4 Decembre, 2002

December 4, 2002

4 Desanm, 2002

Vol. 20 No. 38
Faisant alliance contre le régime Lavalas, les secteurs macoutes et bourgeois avaient organisé le 17 novembre 2002, date commémorant la Bataille de Vertières, une manifestation au Cap-Haïtien pour exiger le départ du président Jean-Bertrand Aristide. Cette journée n'aura été que l'amorce d'un vaste mouvement anti-gouvernemental animé par ces mêmes secteurs dans plusieurs autres villes de province ainsi qu'à Port-au-Prince. Parallèlement, les sympathisants d'Aristide regroupés au sein d'organisations populaires donnaient la réplique en réclamant pour leur part la poursuite du mandat du président jusqu'à son terme. Ces manifestations pro et anti-Aristide ont provoqué parfois de véritables affrontements et bien entendu de nombreuses victimes.

Ainsi, le 26 novembre à Petit-Goâve, au cours d'une protestation d'élèves, les heurts entre partisans de Lavalas et ceux de la Convergence ont fait plusieurs blessés et un mort, un homme d'une cinquantaine d'années, dénommé Maxène Lindor. Une situation similaire a été enregistrée au cours de cette même journée aux Gonaïves. En effet, les riverains de Descarreaux et de Raboteau, deux quartiers de cette ville respectivement anti et pro-Lavalas se sont affrontés avec un sombre bilan de trois victimes par balles dont Fils-Aimé Roberto, vingt-deux ans et Lucienne Dérilus, dix-huit ans.

Le jour suivant, soit le 27 novembre, les habitants de la région des Cayes, dans le Sud, et du Cap-Haïtien, dans le Nord, ont connu le même climat. Au Cap-Haïtien, un mouvement paralysant les activités commerciales a été revendiqué par des OP Lavalas en réponse à l'offensive des adversaires du gouvernement.

Au cours de la journée du 28 novembre la tension allait monter d'un autre cran aux Gonaïves avec la marche anti-Lavalas orchestrée par l'Union citoyenne des Gonaïves (UCG) à l'instar de celle du Cap-Haïtien du 17 novembre conduite officiellement par l'"Initiative citoyenne". Prétextant la commémoration du dix-septième anniversaire de la mort des trois élèves, Jean Robert Cius, Daniel Israël et Mackenson Michel qui avaient été tués vers la fin du règne du dictateur Jean-Claude Duvalier en 1985, un groupe d'opportunistes dont le dirigeant de l'Association des entrepreneurs de l'Artibonite, et responsable de l'UCG, Pierre Robert Auguste, ancien ministre de l'Information de Jean-Claude Duvalier a investi les rues de aux cris de "A bas Aristide". Ils ont été rejoints en cours de route par les hommes de Descarreaux dont le chef de file, Jean Pierre dit Jean Tatoune, est un fugitif qui avait été condamné à perpétuité pour le massacre de Raboteau perpétré sous le régime putschiste en 1994. À remarquer aussi que parmi les participants à cette marche se trouvaient les sbires de ce même régime des Duvalier qui avait assassiné les trois jeunes élèves dont ces individus sans vergogne prétendaient honorer la mémoire! Il était donc clair que l'objectif de leur entreprise était toute autre. Et pour cause, les partisans du gouvernement, dont ladite "Armée cannibale", à l'appel d'Amiot Métayer menaient une contre-offensive pour disperser le groupe formé par l'UCG et le gang de Jean Tatoune. Un agent de la Cimo, une unité de la Police, recevait une balle à la tête et décédait peu après à l'hôpital. Mais ce n'était point fini, car les hommes de Métayer se sont rendus ensuite au quartier de Jubilé des Gonaïves où habite Jean Tatoune, où ils ont incendié une dizaine de maisons. Affrontement aussi dans le département du Centre, à Lascahobas, où un juge de paix proche du gouvernement, Christophe Lozama tombait lui aussi sous les balles des hommes de la Convergence.

Les Lavalassiens, pour leur part, pour le quinzième anniversaire du massacre des électeurs de la ruelle Vaillant lors des élections générales du 29 novembre 1987, rassemblaient plusieurs milliers de personnes à Port-au-Prince. Et en cette occasion une messe était célébrée en mémoire des victimes par le père Gérard Jean-Juste qui a insisté dans son homélie sur la nécessité d'établir un climat de paix dans le pays.

Mais les violences redoublaient, et il semble que ce soit là le but recherché par l'opposition, autrement dit l'alliance de la Convergence, des anciens militaires sous la direction de l'ex-colonel duvaliériste Himmler Rébu et du secteur des Affaires, pour crier au "chaos" et créer les conditions pour l'intervention de troupes étrangères. C'est ainsi que ce mardi 3 décembre, ces secteurs, après avoir mené un grand tapage publicitaire, ont lancé une manifestation pour essayer de rééditer dans la capitale celle du 17 décembre réalisée au Cap-Haïtien pour demander le départ du chef de l'État. La marche devait s'initier également sous la bannière de l'ex-colonel duvaliériste Himmler Rébu.

Mais cela ne s'est pas passé comme prévu par l'alliance macouto-bourgeoise. Les troupes en effet n'étaient pas au rendez-vous; à peine une cinquantaine de partisans de ce secteur s'étaient réunis à l'heure prévue par les organisateurs, soit 10 heures du matin à la Place des Nations unies au Bicentenaire. Et vers les 10 heures 30, arrivaient des milliers de personnes, malheureusement non pas des leurs, mais des lavalassiens mobilisés par les organisations populaires qui sortaient de partout et les encerclaient. Notons que comme par hasard les leaders de la Convergence et les organisateurs de la manifestation anti-gouvernementale n'étaient pas présents.

Heureusement l'intervention de la police, qui a dû tirer quelques coups de feu en l'air, aura permis d'éviter un autre drame car la foule se faisait menaçante contre aux représentants de la Convergence qui ont pu être évacués. D'autres événements se produisaient simultanément et les OP y allaient un peu fort en lançant des jets de pierre sur des facultés de l'Université d'État dont plusieurs membres sont de connivence avec la Convergence dans leurs menées (voir page 3 l'article "La Convergence perd son cheval de bataille à l'Université").

La Convergence, la bourgeoisie et les néo-duvaliéristes auront donc essuyé ce 3 décembre un double échec. D'abord ils n'ont pas pu rassembler suffisamment de monde, ce qui aurait eu pour conséquence de provoquer un affrontement sanglant pour créer ensuite le "chaos" recherché.

Pourtant ils n'ont point abandonné la partie, décidés qu'ils sont à remplir la "commande". Tout de suite après, le comité exécutif pour la marche du 3 décembre avec à sa tête toujours Himmler Rébu a appelé à une grève générale pour le lendemain mercredi 4 décembre. Maurice Lafortune, président de la Chambre de commerce et de l'industrie est aussi intervenu dans l'après-midi même sur les ondes de Radio Kiskeya pour déclarer: "Le secteur patronal lance un ordre de grève pour demain. Ordre de grève pour toute la journée!"; et du même coup il annonçait qu'il allait faire parvenir un texte à ce sujet. ...Une grève, poursuivait-il, d'avertissement... parce que la semaine dernière nous avions fait paraître une note, et malgré la note, nous estimons que ce qui s'est passé est inacceptable. Et nous rappelons que notre note était justement intitulée: Inacceptable... L'objectif de la grève, c'est plutôt un avertissement!... Un objectif qui serait étrangement différent de celui de l'homme lige, Himmler Rébu qui, lui, demande bien le départ du président Aristide? Différent aussi de celui de la Conférence épiscopale?, qui avait fait paraître la veille, le 2 décembre, un communiqué disant sans ambages entre autres au chef de l'État: "Renoncer volontairement au pouvoir pour le plus grand bien de la nation; écourter magnanimement la durée du pouvoir(!) pour appeler à des élections générales anticipées; opérer des réformes en profondeur capables de rendre le pouvoir crédible et de rétablir la confiance". Ils y mettent le paquet, tout le monde au même moment, comme s'ils obéissaient à la même consigne! De même que ce n'est pas non plus un hasard si des ONG connues pour être traditionnellement proches de l'OPL, telles que l'Institut culturel Karl Lévêque, l'Institut de technologie et d'animation (ITEKA) auront choisi ce moment pour intervenir et "découvrir" qu'"Aristide a trahi la lutte des masses" On veut bien le croire, mais est-ce une raison pour apporter leur soutien aux macoutes? Les macouto-bourgeois ont-ils jamais été du côté des masses? Même le renégat René Théodore a trouvé moyen de venir faire son numéro, se faisant même menaçant pour appuyer l'appel à la grève générale de ses confrères: ...Ceux (les commerçants) qui ne fermeront pas leurs portes seront considérés comme des lavalassiens!... (...Moun ki pa fèmen pòt yo se Lavalas...), a déclaré ce dernier sur les ondes (Radio Guinen, 3-12-02).

Il n'y a rien à attendre de ces cliques, et c'est le peuple haïtien qui doit choisir son alternative, car il ne peut se mettre au service de ceux qui l'ont toujours écrasé et qui veulent en outre l'humilier davantage en invitant l'arrivée de troupes étrangères. Ainsi que le disait le 2 décembre le secrétaire général du Parti populaire national: "Nous disons au peuple que c'est un complot tramé par l'ancienne armée, les macoutes et les politiciens opportunistes de la Convergence, avec le support de certains médias réactionnaires, pour revenir à la charge".