25 Septembre, 2002

September 25, 2002

25 Septamn, 2002

Vol. 20 No. 28
Production caféière:
Legouvernement Lavalas peut-il être «sensibilisé»?

Le café est l'un des produits les plus consommés dans le monde, et on pourrait compter sur les doigts ceux qui ne commencent pas leur journée en se servant une bonne tasse. C'est d'ailleurs jusqu'à présent le principal produit agricole d'exportation d'Haïti, malgré la baisse considérable du volume exporté qui, de 30 mille tonnes est actuellement à peine de 5 mille tonnes.

Cependant, combien de gens se soucient-ils des conditions d'existence des personnes qui prennent soin de cette culture à travers la planète? C'est sur cette question que s'est penchée OXFAM International, une confédération de douze organisations de développement qui travaillent dans 120 pays, à travers une campagne qu'elle mène afin de sensibiliser l'opinion sur l'état d'abandon et de misère des cultivateurs de café, alors que les grandes multinationales oeuvrant dans ce secteur ne cessent d'accroître leurs profits. Cette campagne a été lancée en Haïti les 17 et 18 septembre derniers, à l'hôtel Christopher dans la capitale, sous le thème «Campagne de sensibilisation pour l'amélioration de la qualité du café en Haïti et la transformation des conditions socio-économiques des producteurs et productrices».

Dans le rapport présenté en la circonstance par OXFAM, il est dit que plusieurs millions de personnes, dans quarante-cinq pays producteurs de café, sont en train d'être ruinées économiquement - - par suite de la baisse et au jeu de yo-yo imposé au prix de cette denrée par les intermédiaires internationaux. En ce sens, l'organisation entend amener les corporations qui exercent leur domination sur cette industrie de «soixante milliards de dollars» à verser un prix beaucoup plus décent aux cultivateurs. «Il nous a été demandé de faire preuve de patience, et qu'à la fin le marché libre allait fonctionner. Nous continuons à attendre, alors que les riches continuent d'augmenter leurs richesses et améliorent leurs justifications. On en a assez! Vingt-cinq millions de producteurs de café doivent être sauvés maintenant» peut-on lire dans ce texte qui plaide, également, en faveur d'une aide spéciale au profit des agriculteurs afin qu'ils puissent devenir moins dépendants de la vente de leur café. D'autre part, le rapport d'OXFAM signale une offre excédentaire du marché global du café évaluée à 540 millions de kilogrammes chaque année; ainsi la production dépasse de 8% la consommation. Ce qui entraîne, suivant «la loi de l'offre et de la demande» (à la discrétion des grands acheteurs), une chute vertigineuse des prix aux dépens des cultivateurs; car, selon l'organisation, les quatre grandes industries de transformation, Kraft, Nestlé, Procter & Gamble et Sara, connaissent une énorme rentabilité avec des «marges de bénéfices calculées entre 17 et 26% en ventes de café estimées en milliards».

Parallèlement, OXFAM pointe du doigt les institutions financières internationales qu'elle accuse d'être les réelles instigatrices de la crise du café: «L'échec du marché du café est en partie imputable à l'échec politique flagrant des institutions internationales. La Banque mondiale et le FMI ont encouragé les pays pauvres à libéraliser le commerce et à poursuivre une croissance orientée vers l'exportation dans leurs domaines d'avantage comparatif...» A ce sujet, le 14 septembre dernier lors du débat général de la 57e session de l'Assemblée générale des Nations unies, le ministre cubain des Relations extérieures, Felipe Pérez Roque, avait justement plaidé en faveur de la refondation de ces institutions financières, indiquant: «Il s'impose de créer un substitut légitime au Fonds monétaire international. Il faut orienter le travail de la Banque mondiale vers le soutien de l'exercice réel de leur droit au développement de plus de 130 pays du tiers-monde... Il faut arracher l'Organisation mondiale du commerce aux intérêts d'un petit nombre de pays riches et puissants et en faire un instrument au service d'un système de commerce international juste et équitable.»

Par ailleurs, à titre de recommandations pour pallier à la crise actuelle du café, un plan d'urgence a été inclus dans ce rapport présenté par OXFAM: «Dans un délai d'un an, le plan d'urgence devrait aboutir aux résultats suivants sous l'égide de l'Organisation internationale du café: 1) les torréfacteurs paieront un prix décent aux exploitants agricoles (supérieur à leurs coûts de production) afin que ceux-ci puissent envoyer leurs enfants à l'école, payer leurs médicaments et acheter une quantité de nourriture suffisante. 2) Augmentation des prix payés aux exploitants grâce à la réduction de l'offre et des stocks de café sur le marché par le biais des mesures suivantes: les torréfacteurs achètent seulement le café conforme aux normes de qualité de base, proposées par l'Organisation internationale du café (OIC); la destruction d'au moins cinq millions de sacs de café, financée par les gouvernements des pays riches et les torréfacteurs. 3) La création d'un fonds visant à aider les exploitants pauvres à se tourner vers d'autres moyens de subsistance et à sortir de leur dépendance à l'égard du café. 4) Les torréfacteurs augmenteront la part du café ...commerce équitable' dans leurs achats à 2% du volume total.» Il reste à voir s'il sera tenu compte de ces recommandations, à moins d'une véritable mobilisation.

Bien opportunément, à l'occasion de cette campagne de sensibilisation, au cours d'un atelier de travail des cultivateurs ont manifesté leur découragement concernant le faible prix offert pour le café, outre l'indifférence des autorités. Ils se sont en effet plaint des dégâts considérables causés à la récolte par un parasite connu sous le nom d'«eskolit». Ils ont d'autre part annoncé la création d'un institut de promotion visant à définir une politique caféière adaptée à la réalité du pays et à mener des recherches en vue d'identifier les contraintes affectant la filière du café dans les différentes zones du pays. Intervenant au cours de cet atelier, le ministre de l'Agriculture Sébastien Hilaire a prétendu à la grande surprise de ses auditeurs que l'Etat avait consenti, durant ces dernières années, d'importants investissements afin de protéger les plantations caféières. En attendant que le ministre Lavalas puisse fournir des preuves en rapport à «sa révélation», il n'est pas déplacé de se questionner sur un quelconque intérêt du régime à venir en aide aux cultivateurs de café, compte tenu de la voie déjà empruntée par les autorités Lavalas consistant notamment à appliquer aveuglément les clauses du plan néo-libéral.

Et en effet, est-ce dû au hasard si il y a exactement quatre mois le gouvernement Lavalas réprimait brutalement des paysans et des travailleurs agricoles, et que ce 18 septembre des agents de l'unité spéciale CIMO de la Police allaient jusqu'à interrompre de force un concert du groupe «Boukman Eksperyans», réalisé au Champ-de-Mars dans le cadre de cette campagne de sensibilisation lancée par OXFAM? Les protestations d'«innocence» du ministre de l'Intérieur Jocelerme Privert, qui s'est excusé auprès du groupe «Boukman Eksperyans», seront-elles suivies de mesures à l'encontre de ces policiers, dans le cas où ces derniers auront véritablement agi de leur propre initiative?