18 Septembre, 2002

September 18, 2002

18 Septamn, 2002

Vol. 20 No. 27
La Constitution de 1987, en son article 28, stipule que: «Tout Haïtien ou toute Haïtienne a le droit d'exprimer librement ses opinions, en toute matière par la voie qu'il choisit.» Cette liberté consacrée et garantie par la loi est aujourd'hui menacée sous le gouvernement du président Jean-Bertrand Aristide, alors que celui-ci était considéré lors de son premier mandat en 1990 comme le garant du respect des droits de l'homme en Haïti, notamment de la liberté d'expression et de la presse. Mais, les données relatives aux agressions physiques et verbales et autres actes d'intimidation qu'ont connus des journalistes durant ces deux premières années de son second mandat, attestent que le gouvernement Lavalas dérive et s'engage directement ou indirectement dans l'intolérance. Il est certain que la situation de la presse aujourd'hui ne peut être assimilée à celle de l'époque des Duvalier. En effet, sous la dictature des Duvalier, c'était le silence complet et, à la moindre critique contre le régime, c'était la prison, l'exil pour les plus chanceux, ou tout simplement la morgue. L'autocensure était telle que le journalisme se réduisait soit à faire l'apologie du dictateur, soit à parler de tout et de rien, ou à s'occuper d'insipides mondanités à l'exemple du «célèbre» Aubelin Jolicoeur. Mais, comparativement, sous le régime Lavalas, la liberté de la parole, bien qu'elle soit un acquis depuis 1986, subit toutefois des assauts dissuasifs.

Après le départ de Jean-Claude Duvalier en 1986, la liberté d'association, de réunion, de parole a été possible. C'était un acquis, avons-nous dit, de la lutte des masses populaires haïtiennes contre la dictature. Et, vers la fin de l'année 1990, le prêtre de l'église Saint-Jean-Bosco, Jean-Bertrand Aristide, symbolisait alors l'espoir. Mais rappelons-nous que ce dernier n'avait passé que sept mois au pouvoir, il avait dû s'exiler aux Etats-Unis après le coup d'État des militaires le 30 septembre 1991. Trois années après, accompagné de 20.000 troupes nord-américaines, sous le parapluie de l'ONU, l'exilé est rentré au bercail avec des promesses les unes plus mirobolantes que les autres: justice, transparence et participation. Mais le fait, qu'Aristide ait accepté la tutelle de l'ONU en 1994 pour réapproprier son poste, constituait déjà un signe avant coureur de ce que nous confrontons aujourd'hui en 2002. Que ne peut-il concéder pour maintenir les rênes du pouvoir? Même ses «convictions» initiales au sujet de la «démocratie» qu'il prônait avant, pendant et même après son exil y passent. Il a donc lieu de se demander s'il n'avait subi durant son passage à Washington 1991-1994 un lavage de cerveau. Et justement les premiers à dénoncer la pratique anti-démocratique du gouvernement Lavalas, en l'occurrence les journalistes, se sont vu prendre à parti par les proches ou les partisans du président Aristide.

Dans le cadre d'une visite effectuée du 26 au 29 août 2002 sur la situation des droits humains dans le pays, la Commission interaméricaine des droits de l'homme (CIDH) de l'OEA, concernant la situation des journalistes et des médias en général, indique en effet dans son document que «La liberté d'expression n'implique pas uniquement la possibilité d'exprimer des idées et des opinions, mais également la possibilité de le faire sans souffrir des conséquences arbitraires ni être soumis à des actes d'intimidation... Il est inquiétant de constater que ceux qui sont touchés par les attaques à la liberté d'expression ne bénéficient pas toujours effectivement de la protection judiciaire qui permettrait d'établir clairement les responsabilités d'empêcher ces intimidations et de réparer les dommages causés» a déclaré le rapporteur du CIDH, Edouardo A. Bertoni.

Le gouvernement a-t-il intérêt à faire cesser ces agissements à l'endroit des journalistes? Non, la survie du régime en dépend. Quand les menaces ne sont pas proférées directement de la bouche d'un membre du gouvernement, c'est un dignitaire du régime qui s'en charge. Ainsi, récemment n'a-t-on pas vu le député de Saint-Marc, Amanus Mayette, déclarer passibles d'arrestation tous ceux qui protestent contre Aristide! Une attitude qui est cautionnée par les responsables Lavalas qui dans certains cas font même obstacle aux procédures de justice pour punir les coupables d'agression. Ainsi dans le dossier de l'assassinat du journaliste Brignol Lindor de radio Echo 2000, à Petit-Goâve, qui avait été lynché publiquement par des membres d'une organisation pro-Lavalas, dénommée «Dòmi nan bwa», le 3 décembre 2001, trois jours après l'assassinat, le ministre de la Culture et de la Communication, à l'époque Guy Paul, avait déclaré que «le directeur de la salle des nouvelles de radio Echo 2000 de Petit-Goâve n'a pas été assassiné en tant que journaliste mais en tant que membre de la Convergence démocratique». Un distinguo pour le moins subtil qui n'a pas cependant ramené à la vie le Brignol Lindor «journaliste».

Cette tendance à l'intolérance a encore augmenté durant ces derniers mois, en maintes occasions, et dans différents régions du pays. À Grand-Goâve, un journaliste de radio Saka, Jean-Claude Milord a été giflé en plein tribunal par le maire de la ville Rigaud Xavier qui, à part quelques heures passées au commissariat, n'a point été poursuivi. Parallèlement, des journalistes de radio Métropole, Kiskeya, Vision 2000, Galaxie et Haïti Inter, respectivement Jean-Robert François, Fleurimond, Miriane Loiseau, Altidor et Eudrice Joseph ont affirmé être victimes de menaces de la part des organisations populaires pro-Lavalas. Pourtant, entre-temps le président Aristide déclarait aux journalistes étrangers, lors de sa participation en Afrique du Sud au Sommet de la terre, que les travailleurs de la presse pouvaient exercer en toute quiétude leur profession, de même qu'ils pouvaient critiquer le gouvernement sans avoir à subir de répression et que lui-même applaudissait leurs «critiques constructives». Encore faudrait-il savoir à quelle aune il les évalue, ces critiques?

Le secrétaire d'Etat à la Communication Mario Dupuy est allé encore plus loin, recommandant aux journalistes que pour ne plus faire l'objet de mesures de répression, de se montrer «objectifs» dans leur traitement des informations. À sa défense, on voudrait bien croire que le secrétaire d'État ne saisit pas très bien ce que signifie «être objectif». Pour lui, ce ne serait pas de l'objectivité que de dénoncer la participation du gouvernement dans les actions répressives contre les paysans qui réclament de meilleures conditions de travail comme cela a été le cas des journalistes, Darwin Saint-Julien de Haïti-Progrès et Allan Deshommes de radio Atlantique arrêtés à Guasimal parce que justement ils couvraient l'événement. Ne s'en tenant pas là, Mario Dupuy les avait traité de «terroristes» pour se mettre dans l'air du temps, sans doute? Par ailleurs s'informer et informer le public est sans conteste objectivement une entrave à «l'ordre» néo-libéral que veut achever de mettre en oeuvre le gouvernement Lavalas conformément au diktat de la «communauté internationale». Dans cette perspective il ne faudrait surtout pas se leurrer, car la brutalité exercée à l'endroit des journalistes n'est pas seulement propre au régime Lavalas, mais aussi à ses concurrents de la Convergence qui est «l'autre aile du même oiseau», tout autant sous la tutelle de la «communauté internationale», mieux connue en l'occurrence comme les États-Unis.