Faisant suite aux déclarations faites par le secrétaire général adjoint de l'OEA, Luigi Einaudi, lors de sa dernière mission de «bons offices» dans le pays, selon lesquelles de nouvelles démarches devraient être envisagées dans la recherche d'une «solution» à la «crise», le conseil permanent de l'organisation hémisphérique, sous la houlette du Département d'Etat des Etats-Unis, a finalement imposé sa décision par l'adoption, le 4 septembre 2002, de la résolution 822, mettant ainsi un terme à ses «médiations» dans le cadre du processus de négociations engagé depuis les élections de mai 2000 entre le pouvoir Lavalas et la Convergence.
Cette nouvelle résolution, qui envisage, entre autres, la tenue de nouvelles élections en 2003 et le déblocage de l'aide internationale, a été prise par la «communauté internationale» en dépit de sa «volonté initiale» à ne voir dénouer la «crise» que par une entente négociée entre les deux parties. La résolution 822 reprend les principaux points contenus dans la 806 adoptée en janvier dernier sur les événements du 17 décembre 2001, faisant, entres autres, obligation au pouvoir Lavalas de poursuivre toutes les personnes impliquées dans ces actes, malgré que le régime n'a pratiquement rien entrepris en ce sens. Washington, qui semble désormais changer de stratégie qui vise à mettre davantage le pays à genoux, a également fait fi du rapport que devait présenter le ministère de la Justice, à la date limite du 9 septembre 2002, sur les démarches déjà entreprises par le régime par rapport aux recommandations produites par la Commission d'enquête indépendante de l'OEA sur les événements du 17 décembre 2001. Aux nombres de ces recommandations figuraient notamment la poursuite et le désarmement «des groupements de base» dénommés organisations populaires. A ce sujet, le pouvoir avait usé de ruse pour arrêter illégalement le chef d'OP des Gonaïves, Amiot Métayer pour son implication dans les incendies dans le quartier de Jubilé en mai dernier et non à cause des événements du 17 décembre comme le réclamait l'OEA. D'autre part, il faut noter que malgré l'accord signé le 10 juillet dernier par le ministère de la Justice et les victimes des événements du 17 décembre 2001, conformément aux recommandations de la commission d'enquête de l'OEA et du conseil consultatif sur les réparations, aucun dédommagement n'a été effectué jusqu'à cette date.
En effet, en dépit du non-respect de l'administration Lavalas de ces exigences auxquelles Washington conditionnait initialement ses bonnes grâces à l'endroit du président Aristide, l'OEA, à travers la résolution 822, a décidé, à l'insu des frères ennemis de la Convergence et du pouvoir «d'exhorter le gouvernement d'Haïti à redoubler d'efforts, en vue de créer les conditions favorables à la tenue des élections en 2003, pour assurer un climat de sécurité et de confiance... De réaffirmer l'importance de la tenue d'élections législatives et locales libres, équitables et techniquement réalisables - à une date en 2003 qui sera fixée par le Conseil électoral provisoire (CEP) - auxquelles tous les partis politiques peuvent participer librement et en toute sécurité... La formation d'un conseil électoral provisoire (CEP) autonome, indépendant, crédible et neutre, au plus tard deux mois après l'adoption de la présente résolution... L'établissement par le CEP conformément aux dispositions de la législation haïtienne, et au plus tard 30 jours après la formation du CEP, d'une commission de garanties électorales (CGE)... La surveillance par le CEP des activités de la Police nationale en relation avec le processus électoral... D'offrir au gouvernement d'Haïti, aux partis politiques et à la société civile l'appui et l'assistance techniques de l'OEA, qui sont nécessaires pour faciliter le processus de formation du CEP et de préparation de la tenue de ces élections... D'appuyer la normalisation de la coopération économique entre le gouvernement d'Haïti et les institutions financières internationales, et d'exhorter ces parties à surmonter les obstacles techniques et financiers qui entravent cette normalisation... La mission spéciale de l'OEA aura également pour attributions: a) d'appuyer et de surveiller la fourniture par la communauté internationale de l'OEA, de l'assistance technique dans le cadre des élections avant et après des comices de 2003, ainsi que le déploiement d'une mission d'observations des élections pour observer tous les aspects du processus électoral et en même temps de faire rapport sur la fourniture de cette assistance et sur le déploiement de cette mission. b) De coordonner les efforts que déploie la communauté internationale pour apporter une assistance technique et une assistance financière dans le cadre des élections, dans les domaines notamment de la planification électorale, de l'assistance technique, et de la sécurité (souligné par nous) et de l'observation des élections en 2003... D'appeler le secrétaire général à maintenir son engagement de poursuivre ses efforts en vue de dénouer la crise politique en Haïti, à suivre l'évolution de la situation, et à soumettre au conseil permanent tous les deux mois des rapports détaillés sur la mise en oeuvre de la présente résolution...» Telles sont, en effet, les principales décisions prises par l'OEA par le biais de la résolution 822, outre les exigences qui avaient été déjà insérées dans la résolution 806 sur les violences perpétrées lors des événements du 17 décembre 2001.
L'essence de cette nouvelle résolution, consistant à prendre en charge la direction même du pays, à travers notamment l'accaparement du prochain processus électoral, vient confirmer notre mise sous tutelle qui a déjà d'ailleurs été symbolisée par la présence de la «mission spéciale de l'OEA pour le renforcement de la démocratie en Haïti». Washington a donc raison d'être aussi fier de son produit. «C'est une résolution juste et équilibrée» a, en effet, martelé le représentant des Etats-Unis à l'OEA, Roger Noriega tout en précisant que l'organisation hémisphérique ne se range guère d'un côté ou de l'autre dans la «crise» politique en Haïti. Justement la résolution va dans le sens des desseins de Washington. Noriega, reprenant les vieilles formules hypocrites et ressassées utilisées dans les relations Nord-Sud, a complété: «Nous envoyons un message au peuple haïtien et aux membres de la communauté internationale pour leur dire que l'OEA demeure essentiellement engagée à promouvoir la démocratie, le respect de la loi dans la perspective d'une vie meilleure en Haïti.»
À la suite de l'adoption de cette résolution 822 par le Conseil permanent de l'OEA, les autorités Lavalas ont trouvé moyen, par mimétisme sans doute, d'exprimer leur satisfaction en y voyant «la victoire du peuple haïtien». Le Premier ministre, Yvon Neptune, pour sa part, au terme d'une conférence qu'il donnait conjointement le jeudi 5 septembre avec le ministre des Affaires sociales, allait même jusqu'à pousser des éclats de rire, témoignant ainsi son optimisme quant à un éventuel renversement de situation qu'il jugeait en sa faveur. «Vous souhaiteriez tous me voir autour de la table de conférence pour poser des questions sur l'actualité, mais je vous donne un avant-goût, je suis content» a soutenu le chef de la primature. Toutefois, ce qui est évident, c'est que les responsables Lavalas puisent surtout leur euphorie dans la perspective du déblocage de l'aide internationale envisagée par la résolution 822, mais ils semblent mettre également sous le coude les déclarations du représentant adjoint des Etats Unis à l'OEA, Peter Deshazo, selon lesquelles son pays se réserverait le droit de prendre des décisions sur «le financement des projets des bailleurs de fonds en Haïti suivant les mérites de chaque proposition». Ainsi, contrairement à ce que pourrait prévoir le régime Lavalas, Washington ne s'est pas détaché de ses exigences, notamment le sort des membres d'OP pro-Lavalas. La prudence est donc définitivement recommandée à ces OP si elles ne veulent pas être sacrifiées par le chef de l'Etat qui semble décidé à toutes les concessions pour se maintenir au pouvoir.
De leur côté, les représentants de la bourgeoisie au sein de la Convergence ne se considèrent pas tout à fait rejetés par la résolution de l'OEA, comme le prétend plus d'un, mais expriment toutefois une certaine anxiété face à ce dénouement. Car, compte tenu de leur position sur la scène politique, que peuvent-ils bien offrir à Washington, face à la «bonne volonté» affichée par le chef de l'Etat à tout concéder? Donc, leur réticence serait, à cet égard, complètement fondée. «La résolution, globalement, c'est un pas positif... Mais nous sommes un peu sceptiques. Nous sommes disposés à nous battre pour qu'il y ait des élections dans le pays. Cependant, nous ne pouvons pas encore nous laisser aller dans une situation qui, pour nous, n'est pas claire» a lâché Gérard Pierre-Charles, l'un des principaux responsables de l'OPL et de la Convergence.
L'Initiative de la société civile (ISC), qui s'arrange pour être toujours au diapason avec la «communauté internationale», s'est également félicitée de la résolution 822, y trouvant même des qualités insoupçonnées. «La première chose positive que nous pouvons voir dans cette résolution, c'est qu'elle a repris l'essentiel de ce qu'il y avait dans la proposition d'accord initial. De plus, l'important dans cette résolution, et c'est nouveau, c'est qu'elle prévoit l'implication, sur invitation du gouvernement haïtien, de la communauté internationale dans un programme de désarmement» s'est réjouit Rosny Desroches, porte-parole de l'ISC et personnalité bien placée dans la liste des personnes ressources de Washington.
Le renforcement explicite de la mise sous tutelle du pays par la «communauté internationale» à travers la résolution 822 , dictée évidemment par le Département d'Etat, n'a même pas été évoqué par les membres du régime Lavalas et de la Convergence. Pour les premiers, l'éventuel déblocage des fonds par les institutions financières internationales serait l'unique enjeu. Les seconds, qui se savent impuissants face au vote de la résolution, font contre mauvaise bon coeur, comptant se rattraper au cours des prochaines élections sous une tutelle qui devrait leur permettre d'obtenir une tranche du «gâteau». Sombre constat pour qu'au bout de deux ans, les deux groupes de marionnettes, qui croyaient négocier, se retrouvent soumis à un diktat. Malheureusement ils auront aussi attiré le pays dans le traquenard d'une mise sous tutelle susceptible de se transformer au gré de la communauté internationale en une intervention.