Le mardi 27 août,Le commissariat de police de l'Arcahaie a été la cible d'une foule en colère. Elle ne cherchait pas à libérer un prisonnier. Bien au contraire. L'incurie du système judiciaire et l'impunité dont bénéficient les criminels de toutes sortes décuplaient sa rage. Elle voulait s'emparer d'un dénommé «Ti Blan» incarcéré par la police pour un meurtre commis la veille sur deux personnes de la ville: un citoyen bien connu M. Souffrant et sa femme. Le «Ti Blan» qui s'était introduit chez ses deux victimes pour les cambrioler les avait tuées, selon le commissaire de police Félix Daniel, qui exposait les faits après les événements. Car la foule avait réussi à pénétrer dans le commissariat, et s'était emparée de la personne de Ti Blan qui a été lynché à mort. Les policiers sur place ont dû prendre la fuite pour échapper à la furie populaire. «Les renforts que nous avons réclamés ne sont pas arrivés. Entre-temps, on lançait des pierres sur le commissariat. L'étage est très endommagé. Les policiers qui s'y trouvaient ont été sauvés de justesse. Après avoir brûlé vif Ti Blan» a déclaré le le commissaire Daniel tout en rappelant que Ti Blan était un véritable récidiviste.
Par ailleurs, il a indiqué que trois arrestations ont été déjà opérées dans le cadre de cette affaire, et que des mesures avaient été prises pour transférer en lieu sûr les autres prisonniers incarcérés au commissariat de l'Arcahaie.
Mais les choses n'en sont pas restées là puisque l'arrivée des renforts a amené ou révélé d'autres problèmes. C'est ainsi que le maire Pierre Joseph a fustigé le comportement des agents du Corps d'intervention et de maintien d'ordre (CIMO) dépêchés pour ramener le calme, indiquant qu'ils s'adonnaient uniquement au matraquage des passants. Cela semble devenir une pratique courante depuis un certain temps. Ainsi faudrait-il se questionner, à ce stade, de cette stratégie utilisée par l'institution policière au cours de certaines opérations, de s'en prendre à la population civile en marge de certains événements? Y aurait-il un certain secteur de la Police nationale qui serait intéressée à mettre le feu dans la paille pour créer une situation incontrôlable? Notons, par ailleurs, que selon les déclarations du commissaire de l'Arcahaie, Félix Daniel, les agents appelés en soutien sont intervenus bien tardivement, comme c'était d'ailleurs le cas lors de la prise d'assaut du commissariat et de la prison des Gonaïves par «l'Armée cannibale» pour procéder à la libération d'Amiot Métayer, le 2 août dernier. Ce manque de coordination au sein de la PNH, à l'exception des cas comme Guacimal en mai dernier, serait-elle voulue ou due uniquement au manque de structures?
Parallèlement à ces événements à l'Arcahaie, quelques individus de la population de Cabaret, ville voisine, ont lancé le 29 août des jets de pierre en direction du commissariat dans le but de réclamer la tête de deux personnes arrêtées récemment pour leur implication dans un crime. Ratant son cible, une autre personne se trouvant à distance de la scène a été blessée mortellement par le projectile.
Ces attaques répétées enregistrées contre des commissariats de police, depuis celle menée contre la prison des Gonaïves qui a entraîné l'évasion de 150 prisonniers, révèlent sans doute l'incapacité de la Police à garantir la sécurité de la population. Elles mettent également en relief ce climat d'anarchie qui s'installe dans le pays avec le type de pouvoir privilégié par les autorités Lavalas. Car, que des éléments de la population civile s'accordent constamment à se faire justice en mettant en faisant fi des procédures légales, constitue une tendance vers une société de non-droit.
A ce sujet, une mission d'enquête de la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) qui a mis fin le jeudi 29 août à une visite de trois jours dans le pays, s'est dit extrêmement préoccupée par la dégradation de la situation des droits humains en Haïti. Cet organe de l'OEA a aussi indiqué n'avoir noté aucune amélioration par rapport à sa précédente visite. «L'Etat de droit en Haïti est fragile. Le pouvoir judiciaire manque d'indépendance, des groupes armées agissent en toute impunité et des menaces sont proférées contre les journalistes haïtiens». Cependant, cette façon de voir les choses, quoique proche de la réalité, ne diffère pas de celle du Département d'Etat des Etats-Unis, exprimée notamment dans l'article publié dans le quotidien Miami Herald (voir Haïti-Progrès vol. 20 #24), qui tente de se servir de cette situation pour justifier une éventuelle intervention directe pour «résoudre» la «crise» haïtienne. Et en ce qui a trait aux exigences de l'OEA, donc du Département d'Etat, sur l'avenir des organisations populaires (OP), la CIDH est on ne peut plus claire. «Il est du devoir de l'Etat de combattre toute manifestation de forces de sécurité illégales ainsi que des structures de pouvoir parallèles et il doit avoir un plus grand contrôle sur la possession et l'usage d'armes à feu», a ordonné la Commission à l'attention du gouvernement Lavalas. En fin de compte, ces conclusions arrivent à point nommé pour conforter les faucons du Département d'État dans leur projet.
Pour leur part, les dirigeants de la Convergence ont vite fait de saisir la balle au bond et ont salué le rapport de la CIDH. Le directoire de cette opposition qui a rencontré la délégation de la CIDH au cours de son séjour dans le pays, fidèle à ses voeux de se voir hisser au pouvoir avec l'appui de la «communauté internationale», a souhaité, une fois de plus, que l'OEA puisse afficher une plus grande fermeté à l'endroit du régime Lavalas.
C'est dans ce même contexte d'ailleurs que le néo-duvaliériste membre de la Convergence et dirigeant du MDN Hubert De Ronceray lançait sa «bombe» quelques jours plus tôt, affirmant le 22 août avoir reçu un document en huit points de Washington intitulé: «Plan de transition vers le futur». D'après ce «Plan» révélé par De Ronceray, il s'agit de la démission du président Aristide et de l'organisation d'élections générales (voir Haïti-Progrès Vol. 20 No 24).
Qu'y a-t-il de vrai dans cette affaire, ce document que De Ronceray dit avoir reçu de Washington, mais au sujet duquel il n'avait pu fournir de plus amples informations, tout en prétendant qu'il avait été aussi transmis à d'autres personnalités haïtiennes?
Le porte-parole de l'ambassade des Etats-Unis à Port-au-Prince, Judith Trunzo, s'était bien dépêché d'apporter une sorte de démenti dès le lendemain, disant: «Je ne peux pas vous dire que le document n'existe pas, parce que n'importe qui peut écrire n'importe quoi. Mais je peux vous dire que le gouvernement américain n'a pas écrit cela. Nous sommes choquée. Nous croyons que ce document est ridicule, et je crois que c'est un jeu politique dangereux et inapproprié. Nous ignorons que cela soit un document du gouvernement américain.» Un démenti pour la forme? Pourquoi tant d'insistance alors que face à un document négligeable, l'usage est qu'on dise tout simplement: Pas de commentaire!
Et à son tour, au cours d'un point de presse à Washington, le porte-parole du Département d'État Richard Boucher répondait ainsi: «... Nous allons examiner ces déclarations. Je pense que je peux apporter des éclaircissements très précis sur cette affaire: conformément à la politique américaine à l'endroit d'Haïti, et comme l'avait déjà affirmé l'ambassade, nous ne supporterons qu'aucun leader élu démocratiquement puisse devoir laisser le pouvoir. Nous ainsi que nos partenaires de l'OEA travaillons actuellement de concert pour créer une ambiance de sécurité dans le pays pour favoriser la tenue d'élections libres et honnêtes dans le pays. Tel est l'objectif de notre politique.» En fin de compte Richard Boucher n'aura pas véritablement démenti les dires de De Ronceray, préférant prononcer des phrases équivoques qui peuvent aller dans un sens ou dans l'autre.
Évidemment De Ronceray n'aura pas agi de la sorte sans instructions, mais il ne faudrait pas non plus s'empresser de prendre ses «révélations» à la lettre. Mais ce qui est sûr, c'est que son action s'inscrit dans le cadre de la campagne psychologique engagée, comme nous l'avons vu plus haut et précédemment (voir Haïti-Progrès, id. «Que prépare Washington?»), par le Département d'État en vue de préparer l'opinion publique nationale et internationale dans l'éventualité d'une intervention en Haïti. Notons qu'en même temps que des membres d'organisations populaires Lavalas, réagissant à ces nouvelles, ont bloqué durant plusieurs jours la semaine dernière plusieurs artères de la zone métropolitaine. Des réactions défensives bien compréhensibles, mais que Washington peut utiliser aussi pour appuyer son projet, en les assimilant à une situation «incontrôlable». Plus il y aura de «troubles», plus cela fera son affaire pour parvenir à ses fins.
En fait le «ballon d'essai» de De Ronceray, que ce soit de sa propre initiative, aura servi dans ce sens, pour créer davantage de remous.