28 Août, 2002

August 28, 2002

28 Out, 2002

Vol. 20 No. 24
Que prépare Washington?

En dépit des nombreuses concessions faites par le président Jean-Bertrand Aristide pour avoir l'approbation du Département d'État nord-américain, il ne serait pas plus avancé. De ces concessions, rappelons-en quelques unes et non des moindres: élimination des élus aux dépens des considérations populaires, chasse aux chefs d'organisations populaires qu'il utilisait jadis pour agir en sa faveur et bradage de 1875 Km2 du territoire national dans la région frontalière pour l'établissement de zones franches industrielles au bénéfice des capitalistes étrangers. Incidemment le 14 août dernier, une succursale de la Banque nationale de crédit (BNC) a été inaugurée à Ouanaminthe, municipalité située à la frontière haïtiano-dominicaine, dans le cadre de ce projet.

Washington semble résolument engagé en effet dans une offensive psychologique en vue de préparer l'opinion publique pour une éventuelle intervention directe ou par OEA interposée dans le pays. Depuis quelques jours les grands médias des Etats-Unis et leurs filiales et relais ont repris la couverture des événements en Haïti avec des commentaires orientés dans ce sens. Ainsi le grand quotidien le Miami Herald, dans un reportage publié le 19 août, avec pour cadre la ville du Cap-Haïtien, juge que les conditions semblent réunies pour une «explosion sociale» en Haïti. Ce «directeur d'opinion» de la Floride développe son argumentation suivant les paramètres habituels: l'atroce misère du peuple, la corruption au sein de l'administration publique et l'impuissance de la police à garantir la sécurité de la population face à la montée des actes de banditisme, et surtout le fait que «le peuple reproche au président Aristide de ne pas avoir tenu ses promesses». Il cite opportunément James Morrell, directeur exécutif de «Haiti Democracy Project», qui dit que «le dilemme auquel font face les décideurs politiques des États-Unis est de déterminer la voie vers la stabilité... Quelque chose a réellement changé en Haïti. Le mandat divin est fini», conclut-il. Un verdict, donc, sans appel, à partir duquel les Etats-Unis seraient en droit de décider de se prévaloir du rôle de «sauveur». Comme s'il craignait que l'opinion de cette personnalité ne soit pas suffisante pour entraîner l'opinion, le Miami Herald rend compte des «témoignages» de Capois dont l'opinion, comme par hasard conforte ses vues de la situation. Ainsi l'un de ces habitants aurait fait valoir que le Cap est toujours au coeur des bouleversements politiques et une stratégie de mobilisation efficace serait à l'étude pour changer le cours des choses. «Tout le monde sait que s'il y a un soulèvement dans le Nord, ce sera pour longtemps; et l'on est en mesure d'organiser toutes sortes de manifestations», a indiqué le dirigeant d'un groupe «racine» sollicité par le journal. Si le reportage avait eu pour cadre les Gonaïves au lieu du Cap, on devine que le Miami Herald aurait trouvé tout aussi bien quelqu'un d'avisé pour dire la même chose de l'Artibonite!

Mais il en faudrait plus pour convaincre l'opinion, et l'article poursuit pour signaler en apparence à l'attention des hommes politiques en Haïti que ce qui se passe en Haïti a beaucoup d'importance pour leur administration et qu'ils n'entendaient plus dormir sur leurs lauriers face à la crise haïtienne. Ici le Miami fait appel au diagnostic d'une autre sommité de son choix en la personne de Steve Horblitt, « analyste de longue date des relations haïtiano-américaines», qui travaille pour la firme de consultants «Creative Associates International Inc.» de Washington, et qui s'inquiète des effets de la situation en Haïti: «Ce qui se passe en Haïti affecte les Etats-Unis» constate-t-il avant de proférer sentencieusement: «Cette administration (Bush) doit effectuer un réexamen clair de sa politique. Les Etats-Unis peuvent aider Haïti, mais ils ne peuvent le faire sans un partenaire dans ce pays. Nous devons être très clairs sur nos intérêts et nos principes; et nous devons très clairement faire savoir à ce gentleman (Aristide) que nous ne jouons pas.» Si le messager nage en eaux troubles, son message par contre est assez clair. Pour le faire mieux passer, Horblitt en arrive même à prendre des accents «humanitaires»: «Le gouvernement d'Haïti continue sa longue histoire de ne pas être un pourvoyeur de services mais un extorqueur», fait-il remarquer. Voudrait-on voir dans ces déclarations quelque chose de personnel qu'il serait bien difficile. Car cet article n'a pas paru seulement dans le Miami Herald, puisque de nombreux médias nord-américains abonnés au réseau de Knight Ridder Newspapers l'ont fait paraître. The Gazette de Montréal, qui n'a pas non plus laissé de côté ce morceau de choix, publiait à son tour une variante dans son édition à fort tirage du samedi, le 24 août dernier, citant aussi les mêmes experts Morrell et Horblitt. Véritable dossier à charge qui prend prétexte de la gestion déplorable du président haïtien mais qui vise essentiellement à préparer le terrain pour satisfaire les desseins de l'administration Bush. Rien n'y manque: du scandale des coopératives qui suivant «des allégations étaient utilisées à blanchir l'argent de la drogue, coûtant 200 millions de dollars aux investisseurs»; en passant par la récente rareté d'essence; «l'impasse des négociations qui, si elles aboutissaient à un accord, aideraient le gouvernement à faire débloquer des millions de dollars d'aide internationale»; «la corruption; une force de police sous-équipée et pas assez nombreuse»; pour aboutir aux déclarations d'ex-sympathisants du président Aristide, par exemple «Edmond Saintil, un homme de 28 ans, dit l'article, leader de l'une des multiples organisations de Raboteau, un bidonville des Gonaïves et ex-bastion d'Aristide», qui déclare: «Nous voulons que toute la communauté internationale comprenne qu'Aristide était derrière beaucoup de mauvaises choses qui sont survenues dans le pays... Est-ce que la communauté internationale va nous aider ou va-t-elle nous laisser mourir?» (The Gazette, 24-08-02). Cependant l'auteur de l'article, Nancy San Martin, prend la précaution de ne pas indiquer dans quelles circonstances Edmond Saintil aurait fait ces déclarations. Car c'est justement le fait que cette «communauté internationale» ait exigé d'Aristide l'arrestation d'un de ces dirigeants d'organisations populaires à son service qui a provoqué les émeutes des Gonaïves. Citer Saintil en la circonstance est assez abusif, puisque celui-ci, soit par naïveté soit par logomachie, est en train d'appeler à l'aide ceux qui veulent justement le faire enfermer!

Et si toutefois le Département d'État devait avoir des scrupules pour se débarrasser d'un président élu démocratiquement, la conclusion de Nancy San Martin est lapidaire: «Il semble ne pas y avoir de moyen pour Aristide de retrouver sa popularité.»

Ainsi, l'administration Bush ne semble voir en Aristide, malgré les nombreuses concessions faites par celui-ci, le meilleur garant pour ses intérêts. Ainsi le Département d'Etat semble vouloir désormais lancer des «appels d'offres» dans l'objectif de trouver d'autres «partenaires» sur la scène politique haïtienne. En ce sens, les vendeurs de patrie regroupés au sein de l'alliance macouto-bourgeoisie de la Convergence se remettent à l'attaque pour saisir cette balle au bond. Partisan inconditionnel de «l'option zéro», le secteur macoute de la coalition de l'opposition qui avait toujours réclamé, haut et fort, une intervention militaire étrangère pour «résoudre la crise», ne voit dans cette perspective que la réalisation prochaine de ses rêves de s'emparer du pouvoir, n'ayant par ailleurs pas d'autres moyens de s'en accaparer. On a pu observer d'ailleurs l'excitation de Hubert De Ronceray qui n'a point tardé à détailler de façon anticipée les «détails» de la «décision» de Washington: «démission du président Aristide, nomination d'un gouvernement provisoire, dissolution de la Police pour faire place à une force internationale, etc.». L'empressement trop bruyant du dirigeant néo-duvaliériste lui aura cependant valu un démenti de l'ambassade des Etats-Unis en Haïti.

Pour leur part, les représentants de la bourgeoisie au sein de la Convergence, notamment le secteur social-démocrate réunissant les Panpra, OPL et Konakom, se gardent de commentaires face à ces débats, quoiqu'ils ne cessent de voir dans une éventuelle intervention le moyen idéal pour leur patron nord-américain de les hisser au seuil du pouvoir, tel qu'a été, par ailleurs, le cas en 1915 avec la première intervention des Etats-Unis en Haïti, et en 1994 où, sur demande des représentants de la classe dominante et notamment d'Aristide qui s'impatientait, le «Blanc» avait foulé le sol haïtien. A bien analyser, ces deux interventions n'ont fait qu'empirer la situation socio-économique du pays et amplifier l'exploitation des masses populaires.

Ces articles, que nous citons, n'ont en effet d'autre objectif que de canaliser l'opinion publique vers l'imminence ou la nécessité d'une intervention militaire, conduite évidemment par ceux qui se veulent les gendarmes du monde, les Etats-Unis, afin de résoudre la crise politique haïtienne qu'ils ont d'ailleurs créée avec l'aide, il est vrai, de supplétifs indigènes. Ils sont donc en train d'engager une préparation psychologique afin d'aboutir à une nouvelle intervention brutale qui aura, certainement, comme conséquence une détérioration accélérée de la situation du peuple haïtien, qui n'a, par ailleurs, aucune importance aux yeux de Washington.

Les deux principaux protagonistes de la crise politique haïtienne, Lavalas et Convergence, qui ne sont en réalité que des «trafiquants de patrie», ne font que poursuivre une lutte afin de prouver au Département d'Etat américain leurs capacités respectives à défendre ses intérêts dans le pays. Ayant tous deux échoués aux yeux du peuple haïtien, ces politiciens devront, de toute évidence, tirer leur révérence, si toutefois ils en ont le courage et un minimum de patriotisme. D'où la nécessité pour les vrais progressistes de se mettre ensemble afin d'offrir une vraie alternative pour mettre fin à la misère du peuple haïtien, un peuple qui a ras-le-bol des promesses sans fin des politiciens véreux pour qui les intérêts personnels passent avant tout et pour barrer la route à tout nouveau projet d'intervention nord-américaine, que ce soit directement ou sous le couvert de l'OEA, bien justement dénommée «ministère des colonies des États-Unis».