Un mois après l'arrestation du puissant chef d'une organisation populaire (OP) des Gonaïves, Amiot Métayer dit «Kiben», pour son implication présumée dans l'incendie de plusieurs maisons dans le quartier populaire de Jubilé le 12 mai dernier, ses partisans regroupés au sein de «l'Armée cannibale» ont lancé le vendredi 2 août une attaque armée contre le commissariat Toussaint Louverture et la prison de cette ville, libérant leur chef ainsi que 158 autres prisonniers, dont Jean Pierre alias Jean Tatoune. Ce dernier avait été condamné à perpétuité pour sa participation dans le massacre de Raboteau perpétré en avril 1994 durant le coup d'État. Un prisonnier a trouvé la mort au cours de ces événements.
Le directeur général de l'Administration pénitentiaire nationale (APENA) Clifford Larose a indiqué qu'une quarantaine de criminels notoires se trouvent parmi ces évadés qui ont aussi bénéficié de l'opération menée par les membres de «l'armée cannibale» pour libérer Métayer. D'après lui, les renforts en provenance de la capitale sont arrivés trop tard pour faire échec aux émeutiers. Pourtant depuis le début de la semaine, la ville des Gonaïves était en ébullition et les émeutiers avaient paralysé les activités en plusieurs occasions, avisant même d'avance qu'ils allaient libérer leur chef. Et c'est à l'aide d'une grue qu'ils ont enfoncé les murs les hommes de la prison après avoir échangé des tirs nourris avec des policiers qui ont dû se replier. La veille, le 1er août, ils avaient déjà donné un aperçu de leur détermination et de leur «savoir-faire», mettant le feu devant divers édifices publics ou investissant des services parapublics comme la téléco et l'EDH pour abîmer le matériel, et c'est juste avant d'investir la prison qu'ils ont mis le feu au Palais de Justice et au bureau des Douanes.
En outre, non satisfaits d'avoir réussi à faire évader leur meneur, ses hommes ont continué à fêter tard dans la soirée, en sa compagnie et celle de Jean Tatoune, pour célébrer leur victoire sur «l'autorité et la justice». Il semble qu'ils ont eu toute latitude pour prendre leurs ébats, alors que dans d'autres circonstances, c'est-à-dire quand il s'agit de réprimer d'innocents paysans comme à Guacimal, on voit à quelle vitesse les autorités se dépêchent d'envoyer leurs troupes par hélicoptère.
Car, ces célébrations ne se sont pas arrêtées là. Encore trois jours plus tard, le lundi 5 août, des barricades de pneus enflammés entravaient les des rues de la ville. Même que les manifestants se sont enhardis et, avec à leur tête Amiot Métayer et Jean Tatoune, a été organisé dans l'objectif, les membres de cette «armée cannibale» désormais transformée en «Front révolutionnaire de Raboteau», se sont mis à réclamer le départ du président Jean-Bertrand Aristide. Ils ont invité la population de l'ensemble des neuf départements à leur emboîter le pas afin de renverser le régime Lavalas qui, ont-ils dit, n'a rien fait pour réduire la misère de la population.
Le divorce semble être définitivement consommé entre Amiot Métayer alias «Kiben» et le président Aristide, si l'on tient compte des déclarations du premier qualifiant le chef de l'Etat de «traître» faisant référence à la manière utilisée pour le pouvoir pour le mettre en prison et imputant au chef de l'État la responsabilité de quelques crimes sur des personnalités comme Jean Dominique (radio Métropole, 3-08-02)
L'arrestation de Amiot Métayer le 2 juillet dernier, s'inscrivant, de toute évidence, dans le cadre des exigences faites par la «communauté internationale» suite aux événements du 17 décembre 2001, a créé beaucoup de soucis aux autorités Lavalas qui croyaient, peut-être, qu'elles pouvaient se défaire de «Kiben» comme c'était le cas pour Ronald Camille dit «Cadavre». L'homme fort de Raboteau n'aura guère apprécié le fait qu'Aristide l'ait pris dans un piège afin de lui mettre la main au collet. Rappelons que le 2 juillet dernier, un véhicule officiel s'était rendu aux Gonaïves pour l'informer que le président demandait à le voir, alors que, arrivé à Port-au-Prince, Métayer se rendait compte qu'on l'emmenait au Pénitencier national. Les autorités, de leur côté, affirmaient que «Kiben» avait été incarcéré, non pas dans le cadre des événements du 17 décembre 2001, mais pour son implication présumée dans les violences survenues à Jubilé en mai dernier. Les membres d'OP des Gonaïves semblent ainsi agir en réaction à la volonté clairement affichée par le régime Lavalas de liquider tous ses anciens alliés devenus nuisibles.
D'autre part, suite aux événements dont nous parlons plus haut, des notes discordantes ont semblé, dans un premier temps, provenir des autorités policières et de l'exécutif. Ainsi alors que le porte-parole de la PNH, Jean Dady Siméon déclarait le 5 août que ses services utiliseraient la manière forte pour contrecarrer les individus armés opérant au sein de «l'Armée cannibale» métamorphosée en «Front révolutionnaire de Raboteau», la Présidence aurait opté, de son côté, pour un règlement à l'amiable de la situation. Pourtant, le mardi 6 août, au cours d'un point de presse, Jean Dady Siméon a indiqué à l'instar de l'exécutif, que la voie des «négociations» a désormais la priorité dans la recherche d'une solution.
Donc dans ce besoin de négocier avec des «fugitifs activement recherchés par la police», le président de la République a délégué dès le lundi 5 août aux Gonaïves une commission ayant à sa tête un membre de son cabinet particulier, José Ulysse, afin de s'entretenir avec les bandes de «Kiben» et de Tatoune pour trouver une issue à cette nouvelle «crise». En marge de cette rencontre, les membres du «Front» se sont déclarés plus déterminés à poursuivre leur mouvement. «Nous lui avons clairement émis notre position: nous ne réclamons que le départ du président Aristide. Après sa démission, il sera remplacé par le président de la Cour de cassation et un gouvernement, formé de plusieurs secteurs de la société, assurera le pouvoir...» a précisé Wenter Etienne, un membre important du groupe d'Amiot Métayer après leur rencontre avec le représentant du chef de l'Etat.
Entre-temps, le secrétaire d'Etat à la communication Mario Dupuy, opinant sur les événements, a pour sa part indiqué qu'il y aurait des «mains cachées» derrière ce mouvement, qui interviennent, selon lui, à un moment où le Conseil de l'OEA s'apprête à adopter une résolution sur Haïti. «Il y a effectivement beaucoup de manipulations dans le cadre de ce dossier; donc il faut remarquer qu'à chaque occasion il y a une lueur d'espoir devant permettre le pays de sortir dans cette crise épouvantable dans laquelle il se trouve, nous constatons qu'il y a toujours des cycles de violence qui se déclenchent», a-t-il déclaré, omettant toutefois de citer nommément de quel secteur proviendraient «ces manipulations».
D'autre part, si les hommes appartenant à la branche socio-démocrate de la Convergence, tels les Gérard Pierre-Charles et Paul Denis, Victor Benoit et Micha Gaillard tardent à se prononcer sur la situation anarchique qui se développe aux Gonaïves, l'aile macoute de cette coalition, en principe en rupture de banc avec leurs associés, n'y va pas par quatre chemins pour jeter de l'huile sur le feu. En effet, les responsable du MDN et de l'ALLAH, respectivement Hubert de Ronceray et Reynold Georges ont appelé la population à suivre l'exemple des partisans de Métayer. «A ce stade, l'OEA ne doit pas s'asseoir sur la table des négociations avec des criminels comme Aristide et Neptune. Ils doivent être arrêtés; et comme le disent les membres de l''Armée cannibale', ils donnent trois jours à Aristide pour quitter le pouvoir, et s'il ne le fait pas, ils utiliseront la force... Nous disons aussi à la communauté internationale qu'une force de police internationale doit intervenir dans le pays pour sécuriser le peuple» a indiqué Reynold Georges. «Nous l'avons toujours dit qu'après 11 ans de destruction systématique de tous les espoirs du peuple, il faut qu'il se réveille et prenne ses responsabilités pour dire non à ses bourreaux», a renchéri de son côté De Ronceray. Ainsi, le secteur néo-duvaliériste voudrait bien voir dégénérer la situation afin que la «communauté internationale» intervienne pour mettre de «l'ordre» et lui offre la chance d'obtenir l'option zéro.
Malheureusement si l'on en croit les dernières informations, et celles-ci émanent de ceux qui tiennent la laisse et du pouvoir Lavalas et de Convergence, De Ronceray devra attendre encore avant que ses desseins se réalisent. En effet, une note de presse du Département d'Etat des Etats-Unis émise spécialement pour la circonstance, datée du lundi 5 août, est venue apporter le soutien de Washington à la répression des émeutiers des Gonaïves par les autorités Lavalas, écartant du coup aussi toute velléité de ces dernières de ne pas s'aliéner totalement leurs anciens clients politiques. Signée par l'assistant porte-parole Philip T. Reeker, la note signale d'emblée que «Les Etats-Unis sont profondément préoccupés par les violences aux Gonaïves. Au cours des derniers jours des gangs de rue armés... connus sous le nom d''organisations populaires' ont bloqué les routes et attaqué des services gouvernementaux...» Y est cité nommément «Amiot 'Cubain' Métayer, un criminel notoire et un chef de gang... Nous faisons appel au gouvernement haïtien pour qu'il prenne les mesures nécessaires pour rétablir la règle de droit dans la ville des Gonaïves... les autorités haïtiennes devraient poursuivre et arrêter à nouveau tous les évadés de prison, y compris 'Cubain' Métayer... Un récent rapport de l'OEA citait aussi Métayer en tant que responsable d'une agression meurtrière en 2001 contre des membres de l'opposition politique.» Le Département d'État ne pouvait être plus explicite quant à la conduite qu'il attend du président haïtien dans cette affaire; c'est un soutien à celui-ci même s'il est contraignant, et qui indique à ses concurrents de ne pas chercher à s'en servir pour se faire du capital politique. On a d'ailleurs remarqué la discrétion peu coutumière de Gérard Pierre-Charles, Victor Benoît et consorts en l'occurrence...
S'il y avait des doutes, à moins de croire farouchement à la télépathie, la note de l'OEA datée du même jour, pour ne pas dire simultanément, reprend comme une «copie presque conforme» le thème du Département d'État, et cite les propos de César Gaviria, secrétaire d'État de l'Organisation qui dit entre autres: «'Il est impératif que les autorités restaurent l'ordre public...' Monsieur Gaviria a demandé que soient capturés les dizaines de prisonniers qui s'étaient enfuis, parmi lesquels Amiot Métayer, qui est accusé d'avoir été mêlé aux actes de violence politique perpétrés le 17 décembre dernier... ...La nouvelle vague de violence et de confusion aux Gonaïves préoccupe au plus haut point la communauté internationale'...»
Et le représentant de Gaviria en Haïti, l'ambassadeur Sergio Romero Cuevas a même cru nécessaire de faire sa part en ajoutant: ... «Il est inacceptable pour l'Organisation de savoir qu'il y a des manifestations visant à renverser le gouvernement...» Évidemment c'est une attention pour «le gouvernement» qui arrive bien opportunément, pour le récompenser d'avoir tout donné à la «communauté internationale», lui garantir un support quitte à ce qu'il soit mis en demeure de sacrifier ses soutiens habituels.