| La grève de la faim à l'UEH: Une crise au sein de la «crise»?
Le ministère de l'Education nationale (MENJS), dans une note, a indiqué sa décision de mettre un terme aux activités du conseil exécutif de l'Université d'Etat d'Haïti (UEH), de procéder à l'arrêt provisoire du processus électoral en cours dans l'institution et à la nomination d'une commission provisoire «pour prendre toutes les mesures urgentes pour solutionner la crise». Quelques jours auparavant, le juge des référés, Emmanuel Jean Philippe, dans une ordonnance, avait déclaré caduc le conseil sortant du rectorat dirigé par Pierre-Mary Paquiot et les vice-recteurs Philippe Mathieu et Jean Reynold Elie, tout en réclamant l'arrêt du processus électoral. Ces décisions interviennent après que des étudiants eurent pris d'assaut le local du rectorat de l'UEH où ils ont entamé depuis le mercredi 24 juillet une grève de la faim pour réclamer «le désistement du recteur de l'UEH, Pierre Mary Paquiot et la mise sur pied d'une commission de réforme devant avoir pour mission de présenter un projet de loi cadre garantissant l'autonomie effective de l'Université d'Etat». Les grévistes de la faim, Jean Joseph Guerrier, Emmanuel Jean-Baptiste, Evans Morancy, Loubert Déséma, Jean Hérold Hyppolite, Johnny Simon, et membres du Comité Inter-facultés (CIF), sont opposés à la participation de Pierre-Mary Paquiot aux élections qui devaient avoir lieu le vendredi 26 juillet et qui avaient été reportées par le conseil exécutif de l'UEH suite à l'occupation du rectorat par les grévistes. Ces derniers accusent le recteur sortant d'être le principal responsable des crises qui rongeraient les différentes entités de l'Université. Leur porte-parole Prince L. Guichard, frère du sénateur Prince Sonson Pierre et également coordonnateur du CIF, a même comparé l'actuel recteur à Gérard Bissainthe qui avait été nommé à ce poste par les putschistes en 1991-1994.
Pour sa part, la ministre de l'Education Myrtho Célestin Saurel, faisant fi de l'autonomie de l'UEH, a annoncé le jeudi 25 juillet dernier, que des mesures seraient prises afin de résoudre la crise. Elle tenait ces propos alors qu'elle était en train de visiter les étudiants grévistes. «L'UEH ne peut pas être considérée comme un État dans l'État. Je décide de me pencher sur son sort» a indiqué Mme Célestin. En outre la ministre a fait preuve de diligence pour se rendre au Sénat dès le 26 juillet pour faire part de son point de vue sur la question aux sénateurs. Se basant sur le fait que la loi sur l'autonomie de l'université n'a pas encore été votée, Myrtho Célestin a donc estimé qu'il est de sa responsabilité, en tant que ministre de l'Education, de discuter avec les étudiants grévistes et le rectorat pour trouver une issue à la crise.
Pour sa part, le président de la commission Education du Sénat, Victor Magloire a annoncé une réunion où ses pairs en assemblée auront à adopter une résolution autour de la crise. Tout en affichant son hostilité à l'endroit du recteur Paquiot, le sénateur Magloire a indiqué que, malgré l'autonomie de l'Université, le recteur doit rendre compte à la nation de sa gestion.
De leur coté, les membres du conseil de l'UEH semblent décidés à faire fi des injonctions gouvernementales. En effet, au cours d'une conférence de presse le 26 juillet, au cours de laquelle l'annonce du renvoi des élections a été faite, le représentant de la Faculté des sciences au sein du conseil, Christian Rousseau, a annoncé que des dispositions seraient adoptées par le conseil en vue de résoudre la crise que confronte l'Université. Rousseau s'est déclaré en outre préoccupé par les déclarations du ministre de l'Education selon lesquelles des mesures seront prises au niveau du ministère pour résoudre la crise: «Ces démarches constituent une menace à l'autonomie de l'université.»
Par ailleurs, environ cinquante-six étudiants et enseignants de l'UEH ont lancé un appel pour le refus de l'arbitraire et ont réaffirmé leur engagement pour l'autonomie de l'Université. Réagissant aux derniers événements ils ont également dénoncé «l'occupation illégale du rectorat par les grévistes et la prise d'assaut de la faculté des sciences». Cette dernière faculté a été investie par des étudiants se réclamant, eux, de l'institution, et annonçant à leur tour une «contre-grève». D'autre part, les étudiants appartenant à la FEUH (Fédération des étudiants universitaires d'Haïti) dans une note publiée le 26 juillet ont attribué le mouvement de grève de la faim des étudiants de la CIF à des motifs politiques: «La FEUH se sent d'autant plus préoccupé que ce mouvement qui va aux antipodes du principe d'autonomie de l'Université consacré par la Constitution en son article 114.1 semble être dirigé par des mains cachées du pouvoir Lavalas dont les officiels se succèdent sans gêne dans ces différentes institutions occupées... La FEUH dénonce l'attitude de la ministre de l'Education nationale qui semble sauter sur cette soi-disant crise pour s'ingérer dans les affaires internes de l'Université d'Etat d'Haïti.» Cette Fédération plaide en outre en faveur de la tenue des élections. «La FEUH tout en restant attaché au principe d'autonomie de l'Université réaffirme son soutien au processus électoral, condition sine qua non à la mise en place d'un conseil exécutif de l'UEH», conclut la note de la FEUH.
Tenant compte du soutien ouvert dont sont l'objet les grévistes de la faim de la part des autorités Lavalas, notamment de celui des trois sénateurs Prince Sonson Pierre, Lans Clonès et Gérald Gilles, on n'est pas loin de voir dans ce mouvement une manoeuvre du gouvernement Lavalas afin de contrôler l'Université. Ajouter à cela, le va-et-vient de plusieurs véhicules officiels en visite au siège de la grève, et le dispositif de sécurité dont bénéficient les grévistes... Cette offensive de Lavalas au sein de l'Université peut être aussi en réaction à une tentative de ses concurrents de conforter leurs positions dans la place. De toute évidence il s'agit d'une lutte pour le contrôle de l'institution où les intérêts des usagers ne sont même pas mentionnés. En effet les «grévistes de la faim» n'ont rien d'autre à se mettre sous la dent que leur exigence pour le départ du recteur Paquiot dont les allégeances ne seraient pas du goût du pouvoir. Par ailleurs l'obstination de ce dernier à vouloir camper sur ses positions, pour faire obstacle même à ceux qui voudraient une autonomie effective de l'UEH, tendrait à confirmer les appréhensions lavalassiennes. Il n'est donc point question, dans ce contexte, d'une crise au sein de l'UEH, mais d'un enjeu sectoriel de la «crise» politique. D'ailleurs cette situation, cette «grève de la faim» arrive bien opportunément pour permettre au régime d'étendre son contrôle à tous les lieux d'influence dans la société, d'autant plus que l'éducation, surtout l'enseignement supérieur, fait partie intégrante de l'agenda néo-libéral.
Au moment d'aller sous presse, nous apprenons que les «grévistes» ont mis fin à leur mouvement, disant avoir obtenu satisfaction. Satisfaction pour eux-mêmes, pour le pouvoir, sans aucun doute, mais certainement pas pour le pays ni pour le peuple haïtien.
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