24 Juillet, 2002

July 24,2002

24 Jiyè, 2002

Vol. 20 No. 19
Après avoir laissé la capitale haïtienne le mercredi 10 juillet sans être parvenu à réunir à la table des négociations les deux protagonistes de la «crise», le pouvoir Lavalas et la Convergence, le secrétaire général adjoint de l'OEA a reçu, tel qu'il en avait fait la demande à ses protégés, leurs réponses respectives concernant le projet d' «accord initial de sortie de crise» élaboré antérieurement par ses services.

Ainsi, le 19 juillet, Luigi Einaudi a indiqué que le président Aristide avait accepté son projet d'accord initial, en lisant à la correspondance qui lui était parvenue le 9 juillet: «Le gouvernement haïtien, par la présente, accorde son aval au projet d'accord initial présenté par l'Organisation des Etats américains aux partis politiques haïtiens le 12 juin 2002 et accepté par Fanmi Lavalas le 13 juin 2002. Le gouvernement s'engage à respecter les engagements à titre de garant de cet accord et à mettre intégralement en oeuvre toutes les mesures indiquées dans cet accord qu'il est tenu d'exécuter... A ces fins, et spécialement en vue de faciliter l'acceptation par tous les partis politiques du Projet d'accord, le gouvernement haïtien s'engage solennellement à continuer à mettre en oeuvre les dispositions des résolutions 806, 1831 et 1841 adoptées par l'OEA et à prendre les dispositions additionnelles ci-après d'encouragement de la confiance qui ne figurent pas dans le projet d'accord initial.» Donc non seulement Lavalas accepte, mais il est prêt à y mettre du zèle!

Du côté de la Convergence, la réponse est loin d'être aussi positive. Loin d'accepter, elle fait même de la surenchère, proposant pour sa part des «amendements» à Einaudi: «La Convergence démocratique a l'honneur de vous faire parvenir sa réponse à la révision 9 du projet d'accord initial que vous lui aviez soumis... Le CEP se prononce dans un délai n'excédant pas deux mois après son installation sur les élections présidentielles du 26 novembre 2000 selon les prescrits de l'article 197 de la Constitution et la Loi électorale... Le Premier ministre issu de la Convergence forme avec le chef de l'Etat un gouvernement de consensus en collaboration avec la société civile. Ce gouvernement sera mis en place dans la quinzaine qui suit la signature de l'accord... Le Conseil supérieur de la police nationale (CSPN) entreprend toutes les réformes jugées utiles à la Direction générale de la police et à l'inspection générale... Pour ce faire, des dispositions sont prises pour la nomination d'une nouvelle Direction générale. L'exécutif s'abstient de toute interférence dans le processus de recrutement, de promotion, de réintégration et de discipline de la PNH... Le gouvernement s'engage à poursuivre les actions visant à interdire toute circulation ou toute utilisation des armes de guerre par toute personne autre que les unités spécialisées de la police. Le gouvernement active le processus de démantèlement et de désarmement des bandes armées...» Donc loin de modérer ses ambitions, la Convergence ne demande rien de moins que la plus grosse part du gâteau. Même d'un point de vue formel, elle n'a point tenu compte de la Constitution en exigeant d'emblée le poste de Premier ministre. Le Conseil permanent de l'OEA aura à examiner les propositions, en fait celles de la Convergence, puisque Fanmi Lavalas aura déjà accepté le projet d'accord initial, mais il est déjà prévu que cet examen se fera de façon «formelle».

Cette acceptation par les autorités Lavalas élucide la raison pour laquelle la pression est désormais tournée vers la Convergence. Le chef de l'Etat, désormais si obéissant, a beaucoup donné et est prêt à en offrir davantage à la communauté internationale. Étant donné qu'il est, lui, au pouvoir, il en a tout le loisir, alors que les dirigeants de la Convergence ne peuvent offrir que d'«alléchantes» promesses au cas où ils arriveraient à tenir les rênes du pouvoir. Le président Aristide les aura devancés de façon concrète. À ce titre on peut rappeler l'installation des zones franches à la frontière haïtiano-dominicaine, avec notamment la signature de l'accord visant à vendre 1875 KM2 du territoire haïtien à la compagnie «Haitian-Dominican Investments Funds» le 16 janvier 2002, avec ­ s'il fallait encore une meilleure garantie - pose de la première pierre d'un de ces parcs industriels à Pittobert près de Ouanaminthe le 8 avril dernier en compagnie de son collègue dominicain Hipolito Mejia. En outre le chef de l'Etat laisse libre cours et offre l'appui de son gouvernement à la répression de toute velléité des paysans et des travailleurs à se regrouper pour défendre leurs terres. Les événements à Guacimal sont là pour en témoigner et, d'ailleurs six membres (plus trois chauffeurs) du syndicat Batay Ouvrye sont encore en prison depuis le 27 mai sans que le pouvoir arrive à trouver quelque motif réel pour les y maintenir.

De fait, le département d'Etat des États-Unis semble être, jusqu'à présent, satisfait avec la docilité du pouvoir Lavalas qui va de concessions en concessions: de la liquidation de tous les élus en passant par la répression exercée sur les paysans pour arriver jusqu'à la vente des 1875 KM2 du territoire national. Washington ne pouvait mieux demander! D'autre part, en exigeant à l'opposition d'accepter tous les accords et lois signés par la législature issue des élections de mai 2000, l'OEA affiche clairement sa volonté de ne défendre que ses propres intérêts à travers la «crise» qu'elle, à titre de courtier de Washington, a contribué à façonner. C'est dans la logique des choses car comment la «communauté internationale» pourrait-elle se dédire en ne reconnaissant pas des lois qui ont été votées en sa faveur? Certaines de celles-ci en effet portent, entre autres, sur le projet d'installation des zones franches sur la frontière haïtiano-dominicaine. Et la Convergence, de son côté, même par démagogie, n'ose pas se prononcer contre ces projets anti-nationaux, de façon à conserver la faveur du «Blanc».

En dépit de toute cette «loyauté», la communauté internationale ne sera pas allée jusqu'au bout pour satisfaire la Convergence, puisque Lavalas lui aura tout donné de ce qu'elle désirait. D'ailleurs ses représentants ne s'en cachent même plus. N'est-ce pas l'ambassadeur français Yves Gaudeuil qui déclarait il y a une dizaine de jours qu'en cas de pourrissement de la situation politique, la communauté internationale pourrait se retirer de la scène en ignorant notamment les caprices des dirigeants de la Convergence! Le message semblait clair: ou bien la Convergence accepte ce qu'on lui donne, ou bien on l'abandonne Gros Jean comme devant.

Par ailleurs, en ce qui a trait aux réformes proposées par la Convergence à la tête de la PNH, le président Aristide, en acceptant les clauses du projet d'accord initial qui contenait déjà les «inquiétudes» de l'OEA, savait déjà de quoi il en retournait. Quant au poste de Premier ministre convoité par la Convergence dans le plus bref délai, on devine que cette demande est sans lendemain, puisqu'il faudrait d'abord dissoudre totalement le Parlement totalement acquis au parti du chef de l'État. De toutes façons les deux protagonistes ne se font la lutte que pour le pouvoir formel qui doit leur permettre, à eux et à leurs clients, de se servir, tout en appliquant scrupuleusement les diktats et consignes de la communauté internationale. Seule l'accession au pouvoir compte pour les deux, même s'ils devraient livrer entièrement le pays. Le mutisme de la Convergence sur le projet des zones franches en dit long à ce sujet.

Par ailleurs, il est tout à fait évident que la Convergence n'est plus dupe, et qu'elle est en train d'utiliser la seule arme qui lui reste: faire de la surenchère pour gagner du temps ou obtenir une tranche de plus du gâteau. Et, on peut en outre constater que les rats commencent déjà à laisser le navire. Après dans un premier temps le RDNP de Leslie Manigat, puis Génération 2004 de Claude Roumain, maintenant c'est au tour du PADEM de Lydie Parent de tirer sa révérence de la Convergence en attendant que les néo-duvaliéristes du MPSN de De Ronceray en fassent autant. L'un des représentants de ces derniers d'ailleurs, Reynold Georges de l'Allah/MPSN/Convergence a déjà commencé à invectiver l'OEA, entamant même une polémique avec Sergio Romero Cuevas, représentant de l'Organisation en Haïti, concernant des «pressions» indues... On remarquera incidemment le silence d'un autre manitou de la Convergence, Evans Paul du KID, d'habitude très bruyant... Donc, il ne restera plus bientôt au sein de cette Convergence Démocratique que les socio-démocrates de l'OPL de Gérard Pierre-Charles, du Panpra de Serge Gilles et du Konakom de Victor Benoît et Micha Gaillard qui, certainement, se mettront à table avec Lafanmi sous l'oeil vigilant de leur tuteur afin de parvenir à un accord aux dépens du peuple.