Enlèvement
de Jacky Cantave:
Retrouvera-t-on les coupables?
Comme on avait eu le temps de le rapporter dans notre précédente édition, Israël Jacky Cantave, journaliste à la station Radio Caraïbes ainsi que Frantz Ambroise, enlevés le 15 juillet dans la soirée, avaient pu être retrouvés environ 24 heures plus tard. Un passant les avaient découverts gisant ligotés dans une mare de boue, dans la soirée du 16 juillet 2002, à Petite Place Cazeau, en banlieue de la capitale. Il les conduisait à un commissariat pour être finalement conduits à l'hôpital du Canapé Vert, au lieu de l'Hôpital général, comme nous l'avions présumé.
Le 17 juillet, ils avaient droit à de nombreuses visites non seulement de la part de proches et de confrères, mais aussi des officiels du gouvernement, principalement du Premier ministre Yvon Neptune. Mais l'essentiel, c'est la conférence de presse que le même jour Jacky Cantave a présenté à l'hôpital pour expliquer les événements qu'ils avaient vécus, lui et Frantz Ambroise.
On apprenait ainsi que les auteurs de leur enlèvement avaient méticuleusement préparé leur coup car leurs ravisseurs détenaient beaucoup d'informations sur ses allées et venues. Ils ont d'abord suivi sa voiture. Mais Cantave et Ambroise se sont arrêtés à un supermarket en cours de route. Et en sortant, comme ils ne voyaient plus la voiture de leurs poursuivants, ils ont cru qu'ils les avaient semés ou que ces derniers avaient abandonné leurs desseins criminels. Mais malheureusement ils se trompaient, car juste au moment de bifurquer de Delmas 19 pour rentrer chez lui à Delmas 10, Cantave se voyait intercepté. Lui et Ambroise étaient tirés de la voiture, lancés au sol, avant d'être embarqués dans le véhicule des ravisseurs qui avaient fait semblant de vouloir les abattre sur place. Puis ce fut un assez long voyage au fond du véhicule des bandits sur des routes défoncés jusqu'à un endroit très peu fréquenté, d'après le journaliste qui poursuivait ainsi: «Une porte s'est ouverte devant moi, étant donné que mes yeux étaient bandés, je ne pouvais qu'apercevoir la lumière; une voix m'a ordonné de baisser la tête, ce que j'ai fait. Ensuite quelqu'un m'a dit: vous complotez avec le Blanc pour détruire le pays: J'ai répondu par la négative, et il a poursuivi en me demandant si je travaillais pour la CIA. J'ai répondu en soutenant que je ne recevais d'argent que de mon employeur, M. Patrick Moussignac. Puis, il m'a demandé si je travaillais à la solde de la Convergence ou de Lavalas... J'ai répondu que je ne travaillais que pour la population haïtienne. Par la suite, ils ont discuté entre eux sur le sort que je devais subir, certains ont opté pour ma mort, mais il y avait un qui a affirmé que si on me tuait le gouvernement aurait trop de problèmes...»
En conclusion en ce qui concerne l'enlèvement proprement dit, on constate qu'il s'agit bien de l'oeuvre de professionnels qui «travaillent» à plein temps pour ce genre de méfaits. De là à dire qui dirige ce réseau, ou qui avait commandé cet acte précis, le fait que l'un des bandits ait «affirmé que s'ils tuaient Jacky Cantave, cela amènerait trop de problèmes au gouvernement» ne saurait être concluant. Il s'agit évidemment d'une fausse piste assez grossière..., mais qui démontre que quelque part il y avait un motif politique à la base. C'est aussi ce qu'a cru comprendre le secrétaire général de l'Association des journalistes haïtiens (AJH), Guyler C. Delva se basant sur le récit de Cantave.
De leur côté, les autorités du gouvernement Lavalas ont eu des réactions plutôt échevelées. Ainsi, anticipant sur les résultats de l'enquête promise par la police, la ministre de la Culture et de la Communication, Lilas Desquiron indiquait tout de go «qu'on doit s'attendre à des surprises dans le cadre de cette affaire», tout en s'en prenant à la victime, en l'occurrence Jacky Cantave qui n'avait fait pourtant que rapporter ce qu'avait dit un de ses ravisseurs. Avec une certaine audace, Mme Desquiron racontait en outre: «Je rends hommage à l'institution policière qui a entamé un travail de sécurité important dans la zone métropolitaine pour aboutir à la récupération des deux jeunes hommes, Les ravisseurs étaient dans l'impossibilité de sortir de la zone métropolitaine avec ces messieurs...» Pourtant c'est à l'extérieur de la zone métropolitaine que les deux victimes ont été retrouvées, et non pas par la police.
De son côté, le secrétaire d'Etat à la Communication, Mario Dupuy, n'a pas trouvé mieux à dire que de «lancer un appel à tous les secteurs de la société, la presse en particulier, pour ne pas faire d'un événement aussi douloureux leur capital politique». Pour sa part, le directeur général de la Police nationale, Jean Nesly Lucien, s'est félicité «des efforts déployés par la police pour aider à retrouver Cantave et Ambroise... Ceux qui ont libéré Jacky Cantave et son cousin n'ont pas fait de cadeau à la police» a lancé fièrement Lucien, ajoutant qu'ils n'avaient d'autre choix face «aux mesures spéciales arrêtées en la circonstance par ses services». Lesquelles? C'est sûrement une autre de ces «surprises»?
Le président de la Chambre des députés, Rudy Hériveaux, lui, trouvait une solution plus simple et a crié au «montage». Selon le parlementaire, «le peuple haïtien ne devrait pas se laisser tromper par ces manoeuvres et ces scénarios». Pourtant en fait de scénarios les dirigeants Lavalas s'y connaissent tout aussi bien, comme en témoignent les accusations de «terroristes» qu'ils ont cru pouvoir porter contre de pauvres paysans sans défense alors que leurs protégés venaient de tuer et de mutiler deux d'entre eux. On peut aussi rappeler le «kidnapping» dont s'étaient dit victimes les sénateurs Gilles et Clonès sur la route nationale #1 dans l'Artibonite. Bien sûr il n'y a jamais eu d'enquête là-dessus.
D'autre part, contrairement aux déclarations tenues par les autorités policières et les officiels du gouvernement, selon lesquelles Cantave et Ambroise auraient été récupérés par des agents de la police, c'est un passant qui les a découverts d'abord et qui les a conduits au commissariat.
Pour sa part le sénateur Gérald Gilles était plus direct: «Nous sommes très en colère, nous savons bien d'où vient cet acte.» Mais dommage qu'il n'ait pas daigné désigner nommément le ou les coupables. Car c'est là toute la question. Autrement on reste toujours à la limite de la spéculation. Mais ne serait-ce qu'indirectement le gouvernement Lavalas porte une lourde responsabilité dans cette affaire. Sans parler de l'impunité dont bénéficient nombre de criminels, il est évident qu'il existe une volonté bien arrêtée chez les autorités de ne pas aller au bout des enquêtes. L'interpellation d'un contrevenant ne se fait presque jamais pour le crime dont celui-ci se serait rendu coupable véritablement, mais dépend toujours de circonstances politiques pour servir les fins du pouvoir. C'est toujours la même technique, on laisse passer le temps, comme on peut le voir pour l'enquête sur l'assassinat de Jean Dominique qui en est au même point deux ans après. Il en sera de même pour les ravisseurs de Jacky Cantave et de Frantz Ambroise si leur arrestation devrait nuire à une des obscures tractations dont désormais le régime Lavalas a le secret. Il s'agit en fait d'une forme de complicité active qui va bien au-delà de l'impunité et qui autorise la professionnalisation des criminels qui font affaire avec un secteur ou l'autre au gré des besoins.
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