17 Juillet, 2002

July 17,2002

17 Jiyè, 2002

Vol. 20 No. 18
Jacky Cantave, journaliste à la station Radio Caraïbes, co-responsable de la salle des nouvelles, a été porté disparu dans la nuit du lundi 15 juillet. Il venait le même soir de présenter son émission de nouvelles «Dènye Okazyon» de 21 à 22 heures et il avait appelé chez lui pour annoncer qu'il arrivait. Il était accompagné dans sa voiture, comme d'habitude, de son cousin Frantz Ambroise qui, lui aussi, n'a pas été retrouvé. Selon des informations fournies par l'autre responsable de la salle des nouvelles de la station, Jean Elie Moléus, la voiture de Jacky Cantave a été retrouvée à l'aube de ce mardi 16 juillet avec sur le siège son téléphone portable, sur la route de Delmas 19, non loin de chez lui à Delmas 10, dans la région métropolitaine de la capitale. De plus amples informations seront possiblement fournies bientôt par la police qui pour le moment détient le véhicule.

Selon son confrère Moléus, la portière gauche a été enfoncée. Ce dernier a indiqué à Haïti-Progrès que Jacky Cantave ainsi que lui-même recevaient constamment des menaces de mort au téléphone, dont la dernière en date remonte à la veille de sa disparition, où un interlocuteur anonyme leur intimait l'ordre de «ne plus aborder la question du 17 décembre 2001». Le vendredi précédant son enlèvement Cantave avait d'ailleurs reçu plusieurs de ce genre d'appel sur son portable. Rappelons que le jour des événements du 17 décembre en question, plusieurs stations, dont Radio Caraïbes, avaient été attaquées par des partisans du régime. Cette situation avait provoqué le départ pour l'étranger de plusieurs journalistes dont l'ancien responsable de la salle des nouvelles de la station, Carlo Sainristil.

Israël Jacky Cantave dit Jacky est âgé de 28 ans et s'est marié il y a à peine trois mois, soit au mois d'avril dernier. Il est entré à Radio Caraïbes au cours de l'année 1998, et à partir de janvier 2002 il commençait à animer l'émission très écoutée «Revue de la semaine» qui traite chaque dimanche de l'actualité politique. Lauréat du prix «Meilleur Reporter» décerné par l'Association des journalistes haïtiens (AJH) en 2001 pour un reportage réalisé à Cité Soleil, il est en charge de plusieurs dossiers, dont surtout celui des «négociations» entre le pouvoir Lavalas et la Convergence. Il est en fait l'un des journalistes de la presse parlée les plus connus de la capitale.

Le secrétaire général de l'Association des journalistes haïtiens (AJH), Guyler C. Delva, a exprimé son indignation, annonçant par la même occasion qu'il allait mettre tout en oeuvre pour aider à retrouver les disparus. «Toute sa famille est actuellement affolée; tout le monde est sous le choc, on n'arrive pas à trouver le journaliste qui a l'habitude de réaliser des reportages sur des dossiers très brûlants...» a indiqué Delva.

De son côté le porte-parole de la Police nationale Jean Dady Siméon a déclaré que ses services feront tout leur possible pour retrouver Cantave. «Des agents de l'unité spéciale Swat Team sont prêts à intervenir en cas de besoin» a précisé Siméon sans plus. Quant au secrétaire d'État à la Communication Mario Dupuy, qui qualifiait tout récemment deux journalistes et des paysans de «terroristes» dans le cadre de l'affaire Guacimal, il n'aura rien trouvé de mieux que de faire cette cynique «révélation», en disant que son gouvernement «n'entendra pas tolérer les menaces, d'où qu'elles sortent à l'endroit des journalistes», tout en conviant par ailleurs, ces derniers à porter plainte lorsqu'ils reçoivent des menaces! À qui?

Cette nouvelle agression contre un journaliste a causé tout un émoi et l'on ne peut qu'espérer que les agresseurs laisseront la vie sauve à leurs deux victimes. Elle intervient dans un contexte où les journalistes sont de plus en plus sur le qui-vive face à la passivité sinon la complaisance des autorités Lavalas qui ne font absolument rien, s'identifiant même clairement comme des ennemis de la presse, comme on peut le voir entre autres avec les déclarations du secrétaire d'État Mario Dupuy. Car loin de dissuader les auteurs de tels actes, le pouvoir garde le mutisme le plus complet, sans compter l'impunité dont les malfaiteurs savent pouvoir bénéficier. Citons à titre d'exemples les menaces publiques proférées par les membres de «Bale Wouze» de St-Marc à l'endroit du secrétaire général de l'AJH et la revendication du meurtre du directeur de l'information de Echo 2000, Brignol Lindor, le 3 décembre 2001, par les membres de l'organisation populaire «Dòmi nan bwa» de Petit-Goâve. On voit en outre que l'enquête sur l'assassinat le 3 avril 2000 du journaliste Jean Léopold Dominique, reste à toutes fins pratiques depuis lors bloquée, malgré toute la mobilisation qui s'est faite autour de ce dossier dont le règlement devait constituer un signal déterminant de la fin de l'impunité. Mais on dirait qu'on aura sciemment voulu laisser les choses en l'état, comme une épée de Damoclès sur la tête des journalistes «imprudents».

En dernière heure, nous apprenons que le journaliste Jacky Cantave et son cousin Frantz Ambroise ont été retrouvés en vie dans la soirée de ce même mardi 16 juillet au lieu dit Petite Place Cazeau, à la Plaine du Cul-de-Sac. Prévenus par des citoyens, les policiers les ont d'abord emmenés au commissariat, et de là à l'Hôpital général, car les deux victimes seraient en piteux état pour avoir été sauvagement maltraités et frappés par leurs ravisseurs. On ne connaît pas encore la gravité de leurs blessures.

Il va sans dire que cette opération de kidnapping, à l'instar d'autres actions du même genre, est l'oeuvre de professionnels et même d'une organisation spécialisée. D'abord les bandits étaient bien renseignés sur le parcours emprunté par Cantave qui bifurquait par Delmas 19 pour se rendre chez lui à Delmas 10; ils s'étaient donné la peine de noter son numéro de portable pour le harceler et finalement c'est sans trop s'inquiéter qu'ils ont abandonné leurs victimes quelque part où elles pourraient être retrouvées pour bien montrer qu'ils ne voulaient que passer clairement leur message.

Au moment où nous écrivons ces lignes, une manifestation spontanée se tient devant l'hôpital où Cantave et Ambroise reçoivent des soins. La foule formée des proches des victimes et de gens du peuple a ainsi tenu à manifester sa solidarité avec eux, tout en indiquant que l'intimidation, les menaces et les crimes ne pourraient pas faire échec à la lutte pour la vérité et la justice.