17 Juillet, 2002

July  17,  2002

17  Jiyè,  2002

Vol. 20 No. 18
«Nouvelle formule» ou nouvelle voie pour Einaudi!

Au terme de la dernière en date de ses multiples missions de «bons offices» dans le pays, le secrétaire général adjoint de l'Organisation des Etats américains (OEA) Luigi Einaudi a laissé la capitale haïtienne le mercredi 10 juillet. Il ne serait pas arrivé à amener le régime Lavalas et la Convergence à la table des négociations. «Je n'ai pas réussi à faire avancer l'accord initial, mon accord initial» a-t-il déclaré à l'aéroport de Port-au-Prince, «Peut-être la manière d'aborder le problème n'a pas été évidente en termes de résultats. Ainsi, il faut chercher à trouver une nouvelle formule... Il sera nécessaire d'aller au Conseil de l'OEA, c'est-à-dire aux représentants des gouvernements pour recevoir de nouvelles instructions.»

Accompagné du représentant de la Caricom, également ministre des Affaires étrangères de Ste Lucie, William Hunt, Luigi Einaudi s'est dit toutefois satisfait de sa mission, en dépit de l'absence d'un accord politique tant souhaité par la «communauté internationale». Il n'aura donc pas échoué, et l'on ne voit pas pourquoi il serait en quête d'une «nouvelle formule»? N'a t-il pas, en effet, raison de se réjouir du déroulement des événements, si l'on tient compte des différentes concessions faites par le chef de l'État haïtien dans l'objectif de satisfaire à tout prix la «communauté internationale»? Le fait pour le régime Lavalas de brader les 1875 km2 du territoire national à la compagnie «Haitian Dominicain Investments Funds», pour en faire des zones franches tout au long de la frontière haïtiano-dominicaine, est déjà un butin de taille obtenu par Einaudi.

De fait, le président Jean-Bertrand Aristide, en marge d'une rencontre avec EInaudi le mardi 9 juillet a pu mettre en garde tous ceux qui douteraient de sa «bonne volonté» à résoudre la crise politique, ajoutant qu'il est «prêt et disposé à rencontrer l'opposition incessamment en vue de la signature de cet accord visant à mettre fin aux souffrances de la population». Pour prouver cette «bonne volonté», le chef de l'État s'est ainsi engagé à respecter la résolution 806 de l'OEA et le rapport de la commission d'enquête indépendante toujours de l'OEA. À ce sujet, Aristide a informé qu'un protocole d'accord relatif aux modalités des réparations dont bénéficierons les victimes des violences du 17 décembre 2001 a été signé le mardi 9 juillet entre le ministre de la Justice et des représentants de la Convergence. Le chef de l'État a également fait mention du processus de désarmement entrepris à travers le pays parmi les mesures adoptées par son administration dans le cadre des exigences de la Convergence et de la résolution 806. D'un autre côté, il en a profité pour informer la présentation à l'OEA d'un document de «sortie de crise» qui devrait, selon lui, permettre à l'opposition de participer aux prochaines élections. «Nous sommes prêts à encourager l'opposition à signer un accord, ce soir ou demain, avant le départ de l'OEA afin qu'on puisse commencer à préparer les élections ensemble pour le bien du pays. Nous souhaiterions participer aux élections avec l'opposition, car la démocratie ne se fait pas avec un parti unique» a insisté Aristide à la veille du départ de son hôte. Mais tout cela n'est que vétille ou diversion quant à ce qu'il a réellement fait pour satisfaire les appétits de Washington représenté par le secrétaire général adjoint de l'OEA Luigi Einaudi. Le chef de l'État a pu démontrer à celui-ci qu'il pouvait faire plus et mieux que ses concurrents pour conserver son pouvoir: par exemple qu'il n'hésiterait pas à livrer à la répression comme à Guacimal tous ceux qui tenteraient de s'opposer aux plans des financiers internationaux...

Pour leur part, les dirigeants de la Convergence n'arrivent pas encore à faire contre mauvaise fortune bon coeur avec la pression qui s'est donc retournée contre eux. Ils auront servi de marche-pied, épuisé toutes leurs réserves pour permettre à Einaudi de tout obtenir du président haïtien. Au bout du compte on les invite à signer un accord pour des miettes au lieu d'obtenir tout le pouvoir qu'ils convoitent. Après avoir si longtemps d'une certaine façon tenu le fléau de la balance, ils ne savent plus comment exprimer leurs frustrations. Après avoir essayé tant bien que mal de faire semblant de mettre de l'eau dans leur «rhum», ils redeviennent plus farouches et se répètent à satiété. Ainsi Paul Denis, un de leurs porte-parole reprenait: «Nous sommes prêts et disposés, nous attendons que M. Artistide donne des signaux clairs en ce qui a trait aux exigences de la résolution 806.» Il semble cependant être en retard sur le développement du processus car le président Aristide n'a-t-il pas dit que son ministre de la Justice avait signé un document pour les dédommagements avec la Convergence à laquelle appartient justement Denis? Par ailleurs le président n'a-t-il pas énuméré, comme nous le rappelons ci-dessus, toutes les démarches qu'il a déjà entreprises pour satisfaire les exigences de cette fameuse résolution 806? Tout semble y être et Einaudi ne s'est point attardé à ces détails durant sa visite. Il a surtout dit qu'il ne pas être parvenu à faire signer «son accord initial» par ses obligés. Mais il s'est quand même dit satisfait et paraît vouloir se passer de la signature de la Convergence.

Les membres de la Convergence s'obstinent quand même dans le cas où... Ils ont donc remis le 11 juillet, donc après le départ d'Einaudi, un document servant de contre-proposition au projet d'accord de l'OEA, à son représentant de l'organisation à Port-au-Prince, Sergio Romero Cuveas. Selon des informations provenant de la Convergence elle-même, leurs exigences contenues dans ce document porteraient sur un ensemble de précisions relatives à la date des prochaines élections, le mandat des élus, la question d'insécurité, les violents incidents du 17 décembre 2001 et de l'enquête de l'OEA sur ces violences ainsi que sur la résolution 806. Rien de neuf en somme dans le contexte. Le directoire de la Convergence, allant encore plus loin dans son obstination à ne pas vouloir regarder en face la réalité, a en outre exprimé (déjà) son refus de participer aux élections dans les prochains six mois, proposant de son côté un minimum d'un an à cet effet: «Connaissant le manque de méthode de Jean-Bertrand Aristide, il ne se serait guère possible de projeter des élections pour le mois de novembre» a lancé Paul Denis.

De son côté, intervenant sur les ondes de Radio Caraïbes le dimanche 14 juillet, le secrétaire général du Parti populaire national (PPN) Benjamin Dupuy a justement fait état du changement d'attitude de l'émissaire de l'OEA Luigi Einaudi, qui accentue ses pressions non plus sur le régime Lavalas, mais plutôt sur la Convergence. En ce sens, Dupuy a rappelé le voyage du président Aristide en République voisine le 16 janvier dernier pour signer un accord, dit trilatéral entre les gouvernements haïtien, dominicain et américain, qui prévoit de céder 1875 Km2 du territoire national à une corporation de circonstance, pour les transformer en zones franches. Ainsi peut-on constater que «la communauté internationale, donc le département d'État, trouve désormais M. Aristide mieux placé pour satisfaire ses intérêts dans le pays».

Contrairement à sa politique de façade consistant à rechercher une issue à la crise politique haïtienne, l'OEA prouve, une fois de plus, que ses objectifs inavoués ne sont autres que la satisfaction des intérêts du département d'État de Washington avec l'aide, notamment, du mieux placé pour le moment parmi les deux principaux protagonistes, Lavalas et Convergence. Donc en fait de «nouvelle formule», Luigi Einaudi aura plutôt tracé une nouvelle voie pour parvenir à ses fins.