Le secrétaire général adjoint de l'OEA Luigi Einaudi a débarqué dans la capitale le vendredi 5 juillet, deux jours avant la date prévue pour son retour. Le temps presse? On pourrait en avoir l'impression si on en croit la déclaration qu'il a faite à son arrivée: «Je reviens en Haïti assez satisfait. Et, je rois qu'il y a eu des indications très positives pendant mon absence» a t-il déclaré à l'aéroport.
Ensuite, après une rencontre le lendemain au Palais national avec le chef de l'État, Einaudi a encore exprimé son optimisme: «Je suis heureux d'être ici. On a eu avec le président Aristide une très bonne conversation sur certains problèmes. Il a dit une phrase importante, à savoir le gouvernement est en train d'assumer ses responsabilités.» Pour sa part, l'un des dirigeants de la Convergence, Paul Denis, en marge de sa rencontre avec le secrétaire général adjoint de l'OEA le samedi 6 juillet a déclaré que la Convergence serait prête à reprendre le chemin des négociations moyennant que le régime Lavalas prouve sa volonté de relancer les discussions en posant, a t-il dit, des actions. Selon Denis, celles-ci consisteraient à prendre des dispositions pour combattre l'impunité, arrêter les personnes impliquées dans les violences du 17 décembre 2001 et dédommager toutes les victimes de ces événements. «Avec l'ambassadeur Luigi Einaudi nous avons effectué des échanges sur la reprise éventuelle des négociations. Ces échanges ont été très franches et très directes, où nous avons réaffirmé notre position à savoir l'attente de signaux clairs du côté du pouvoir de facto pour retourner le plus rapidement possible à la table des négociations.»
Parallèlement à cette visite d'Einaudi, la commission d'enquête indépendante de l'OEA, composée des trois juristes, avait remis son rapport à l'attention, entre autres, du gouvernement haïtien. Les conclusions de ce rapport ont confirmé l'attaque dénoncée par le gouvernement contre le Palais national le 17 décembre 2001, avec «l'utilisation d'armes militaires lourdes». Cependant, contrairement aux informations officielles qui faisaient état d'une tentative de coup d'État, le rapport a mis de côté toute hypothèse de cette sorte. «L'objectif de l'attaque contre le Palais national ne concorde pas avec l'objectif de réaliser un coup d'État... L'opposition politique n'a pas participé à la planification ou l'exécution de l'attaque contre le Palais national.» D'autre part, la Police nationale y est sévèrement réprimandée: «La résistance de la Police nationale haïtienne a été pitoyable et sa contre-attaque insignifiante. Néanmoins, la Swat Team a joué un rôle important dans la poursuite des assaillants... L'attaque perpétrée contre le Palais national n'aurait pas pu avoir lieu sans la complicité de quelques officiers de police de différentes unités.» Par ailleurs les conclusions du rapport ont fortement impliqué certains responsables Lavalas dans la perpétration des actes de violence subséquents à l'attaque du palais présidentiel: «La mise à sac et l'incendie des maisons ont été préméditées. Des armes ont été distribuées par quelques fonctionnaires du gouvernement et du parti. Les assaillants ont été transportés dans des véhicules officiels et ont menacé de tuer des dirigeants de partis politiques de l'opposition, et ce, avec la participation de membres d'organisations populaires.»
D'autre part, tout en se taisant sur l'objectif des assaillants du 17 décembre et leurs identités, les enquêteurs de l'OEA ont affirmé, dans leur rapport, qu'«aucune de ces attaques ne visait directement et physiquement le président de la République». Au chapitre des recommandations, tout à fait paternellement la commission des juristes de l'OEA «recommande que le parti au pouvoir et les partis politiques de l'opposition mettent de côté toute attitude de manque de respect mutuel et s'engagent à adopter des mesures d'encouragement de la confiance avec l'appui des tierces parties en vue de superviser la mise en oeuvre d'accords qui peuvent être conclus au profit du pays». La commission recommande également que le «gouvernement haïtien prenne des mesures immédiates pour renforcer ses institutions démocratiques, notamment en ce qui concerne l'indépendance du système judiciaire, le professionnalisme de la Police nationale et le maintien de la primauté du droit en général..., que toutes les personnes dont la participation aura été établie dans les actes de violence perpétrés le 17 décembre 2001 et les jours suivants soient poursuivis sans délai..., que le gouvernement ordonne la libération immédiate de tous les citoyens ayant bénéficié d'une décision de la cour, ou dont les cas n'ont pas fait l'objet d'une enquête dans le délai imparti par la loi... un versement prompt et adéquat au titre de réparations soit effectué à toutes les organisations et à tous les individus qui ont souffert des dommages et/ou des blessures par suite directe des actes de violence du 17 décembre 2001..., que le gouvernement haïtien prenne des mesures actives pour assurer que les membres de la presse soient en mesure d'exercer leurs fonctions dans un climat de liberté complète... Les bases de support dénommées "les organisations populaires" soient examinées de près et systématiquement désarmées...»
En fait de recommandations, la commission va donc beaucoup plus loin que l'enquête sur les événements du 17 décembre 2001; on dirait plutôt des directives pour la reprise des négociations. Le chef de l'État a réitéré sa détermination à appliquer à la lettre ces recommandations: «Toutes les victimes seront dédommagées et les coupables seront punis selon la loi» a-t-il indiqué. Ce qu'il a déjà d'ailleurs entrepris de faire, spécifiquement pour satisfaire l'OEA (voir page couverture: «Le 'sacrifice' d'Amiot Métayer»). Il s'est en outre félicité que le rapport de la commission d'enquête ait confirmé la thèse de l'attaque contre le Palais national.
De son côté, le secrétaire général adjoint de l'OEA, Luigi Einaudi, a exprimé, lui aussi, le 8 juillet, sa satisfaction quant «aux efforts entrepris par le gouvernement haïtien pour favoriser la reprise des négociations», indiquant qu'on arrivait à «une phase cruciale où il est fondamental de compléter les négociations pour sortir le pays de l'impasse». Il a «reconnu» que le gouvernement est en train d'assumer ses responsabilités et que la communauté internationale ainsi que la Convergence devraient faire autant.
Mais les membres de la Convergence, qui peu de temps auparavant se réjouissaient des conclusions du rapport, sont devenus plus circonspects. La délégation envoyée à Washington pour tenter de retarder le retour d'Einaudi n'aura pas eu de résultat. Bien au contraire le secrétaire adjoint de l'OEA est arrivé deux jours plus tôt. L'un de ses dirigeants, Victor Benoît, a ainsi voulu se montrer plus accommodant et déclaré que ses pairs sont en train de travailler sur un projet d'accord récemment soumis à leur intention par Luigi Einaudi. «Une contre proposition sera envoyée sous peu à l'ambassadeur Einaudi» a t-il précisé. Micha Gaillard a, pour sa part, indiqué que «la balle est désormais dans le camp du pouvoir pour faciliter le retour à la table des négociations».
La «satisfaction» exprimée par Einaudi à l'adresse du pouvoir a de quoi les faire réfléchir sur le tournant que prennent les choses.
D'ailleurs, au cours d'une conférence de presse le 9 juillet, le Parti populaire national (PPN) a indiqué que la communauté internationale, à travers l'OEA, ne fait qu'utiliser les deux parties en présence afin de protéger ses propres intérêts. «Le "Blanc" se sert de la Convergence pour avoir ce qu'il désire aux mains de Lavalas» a précisé le secrétaire général du PPN, Benjamin Dupuy. Il a expliqué que l'OEA ne saurait avoir de contentieux avec le régime Lavalas car celui-ci est en train d'exécuter les clauses du plan néolibéral, citant pour preuves l'établissement des zones franches à la frontière haïtiano-dominicaine.
Compte tenu des nombreux «sacrifices» consentis par les autorités Lavalas pour satisfaire les exigences, notamment l'arrestation d'Amiot Métayer alias Kiben, l'OEA n'entend pas désormais supporter les caprices de la Convergence. En effet, en dépit d'une requête produite par celle-ci, lors du récent voyage de Victor Benoit, de Serge Gilles et de Luc Mesadieu à Washington pour réclamer le renvoi de la date du 7 juillet pour le retour de Luigi Einaudi afin, selon elle, que le pouvoir puisse faire davantage de pas vers l'application de la résolution 806, les dirigeants de l'OEA ont préféré plutôt anticiper la mission de leur «envoyé spécial. Ce qui prouve, entre autres choses, que la communauté internationale se sert à volonté de la disponibilité de ses protégés pour la réalisation de ses projets impérialistes et anti-populaires. L'OEA tire à loisir les ficelles, et la Convergence voit le courant s'inverser. Déjà, dans ses rangs, on voit les partisans de «l'option zéro» commencer à prendre leurs distances de leurs confrères qui, eux, ne voudraient point que «la chance» de prendre part au partage leur échappe.