| Au moment de laisser le pays le 18 juin dernier, le secrétaire général adjoint de l'OEA, Luigi Einaudi a exprimé sa satisfaction quant aux pas déjà franchis par les protagonistes. «Franchement, je pars optimiste. Le ministre Hunt et moi-même, avec l'appui des ambassadeurs des pays amis, c'est-à-dire nous les étrangers, nous avons fait tout notre possible pour préparer le terrain pour la fin de la crise politique qui agite ce pays depuis trop longtemps.» avait-il déclaré avec une feinte générosité et une grande condescendance envers ses protégés de Fanmi Lavalas et de la Convergence dont il aurait volontairement tendance à confondre la servilité avec tout le reste du pays. Au cours de cette conférence de presse à l'aéroport international de Port-au-Prince, Einaudi en avait profité aussi pour fixer publiquement le rôle de chaque secteur dans le processus de résolution de la crise. «C'est au gouvernement de renforcer l'Etat de droit, d'en terminer dans certains cas évidents d'impunité, et en général d'agir selon les règles du jeu qui ont été conjointement établies dans la résolution 806 (...) C'est à l'Opposition (la Convergence) d'assumer ses responsabilités de participation dans l'oeuvre nationale et d'aider à la conclusion de ces cas et du progrès essentiel pour permettre notre coopération commune... C'est à la communauté internationale de les aider, les deux, et de continuer spécialement à travers le renforcement de la mission spéciale de l'OEA et du Caricom à aider à créer de meilleures conditions pour le fonctionnement de l'Etat, la sécurité et la vie ici en Haïti.» Pas un instant il ne se sera posé la question à savoir de quel droit il s'autorise à dicter ses consignes. Le pays pour lui, c'est la Convergence dont aucun des membres n'a été élu par le peuple pour le représenter, et Fanmi Lavalas dont officiellement, et contradictoirement, il a accepté la contestation de l'élection par les adversaires de ce dernier. Du côté de la population la Convergence n'est donc pas représentative, et du côté d'Einaudi le pouvoir Lavalas ne le serait pas non plus. Sa satisfaction semblait lui venir d'avoir fait finalement comprendre à la Convergence que c'était à son tour de saisir «la chance qui passe». Cela ne s'était pas trop mal passé, puisque le président Aristide et les membres du directoire de la Convergence s'étaient finalement assis à la même table le samedi 15 juin dernier à la nonciature apostolique. À la suite de ce dialogue on avait pu noter un langage accommodant, très inhabituel, de certains dirigeants de la Convergence à l'endroit du pouvoir.
Jusqu'à présent tout baignerait dans l'huile pour les plans de Luigi Einaudi.
Dès le lendemain de son départ d'Haïti, soit le 19 juin, il présentait à l'Assemblée des ambassadeurs de l'OEA son rapport sur sa visite, et il ne se départissait point de son optimisme de la veille. «En conclusion, les bases sont là pour arriver à un accord politique entre les parties en conflit en Hatï, un accord qui devait avoir comme base l'organisation des élections crédibles, la mise sur pied d'un conseil électoral représentatif, tout ceci dans un climat stable et sécuritaire», indiquait-il. Il maintenait par son intention de revenir en Haïti le 7 juillet prochain pour finaliser ses démarches, envisageant même la possibilité de se faire accompagner par le secrétaire général de l'OEA, César Gaviria. Sans doute pour faire partager à celui-ci les lauriers que Washington ne manquera pas de lui décerner.
Bien entendu, des escarmouches ont été prévues entre-temps pour continuer à donner l'impression qu'il s'agissait bien de négociations entre les protagonistes et non pas pour eux de subir la dictée de l'OEA représentée par le Nord-Américain Luigi Einaudi. Ainsi le ministère de la Culture et de la Communication, à qui semble échoir régulièrement la tâche de manier la plume aussi bien que le sabre, a lancé une contre-attaque à l'adresse de l'OPL, le parti de Gérard Pierre-Charles, membre du directoire de la Convergence. En effet, suite à une plainte déposée, le 20 mai dernier par l'OPL à la Cour supérieure des comptes et du Contentieux Administratif, contre plusieurs organes de l'Etat pour «leur participation dans l'incendie et le pillage de son local, le 17 décembre dernier et dans laquelle l'OPL réclame 42 millions de gourdes de dommages et intérêts, le ministère de la Culture a réagi par une requête produite par le cabinet d'avocats de l'actuel ministre de la justice, Jean-Baptiste Brown. La ministre de la Culture Lilas Desquiron a donc demandé le renvoi de l'affaire devant un tribunal pénal afin de déterminer les vrais auteurs, tout en réclamant du tribunal administratif la condamnation de l'OPL à payer 60 millions de gourdes de dommage et intérêt à l'Etat pour diffamation. Lee secrétaire d'Etat à la Communication, Mario Dupuy, toujours égal à lui-même, a indiqué que cette somme n'a été réclamée par le ministère de la Culture que pour les préjudices moraux et atteinte à la dignité de l'Etat causés par la plainte de l'OPL. «Il s'agit d'une réponse légale du ministère de la Culture à une requête de l'OPL déposée devant la Cour des comptes», a-t-il déclaré. En fait rien de bien grave qui pourrait entraver les projets d'Einaudi. «Les Comédiens» doivent simplement continuer à répéter jusqu'au retour du metteur en scène. D'ailleurs n'ont-ils pas aussitôt après reconnu que cet incident n'aurait pas de conséquences néfastes sur le processus de rapprochement. Alors qu'il effectuait une visite à la Téléco le 19 juin, le chef de l'Etat a dit croire, en effet, que la requête du gouvernement contre l'OPL ne peut constituer un obstacle à la reprise des négociations: «On est plus près que plus loin d'un accord politique...» a avancé le président Aristide, indiquant en l'occasion que sa mission est d'éviter «tout handicap et de faciliter la signature d'un accord politique qui permettra le déblocage de l'aide économique à Haïti». Réaction semblable du dirigeant de l'OPL, Gérard Pierre-Charles disant: «Pour nous ça ne devra pas déranger le redémarrage des négociations parce que nous avons devant l'OEA et devant M. Aristide remis un texte très clair sur ce que nous lui demandons de faire demain pour recommencer les négociations.» Un ton assez doucereux auquel on n'était point du tout habitués. D'ailleurs le même jour, l'ambassadeur des États-Unis Brian Dean Curran avait tenu à ajouter son grain de sel pour faire comprendre aux «négociateurs» d'éviter la reprise de la guerre «fratricide»: «Je fais un appel de nouveau aux protagonistes de faire tout ce qui est dans leur possibilité pour qu'on puisse avoir de vraies négociations et aboutir à un accord politique cet été.» Un calendrier qui correspond assez à celui de Luigi Einaudi. Le chef de la mission spéciale de l'OEA en Haïti, le Canadien David Lee est intervenu à son tour pour rappeler sans doute que lui aussi avait un rôle. Il a donc repris à son compte le refrain pour répéter qu'un pas très important venait d'être franchi en vue de la résolution de la crise avec le face-à-face entre le chef de l'Etat et les membres de la Convergence le 15 juin.
L'harmonie serait en voie d'être parfaite. Lavalas et la Convergence sont définitivement résolus à passer l'éponge sur les rarissimes différends qui les opposent suite aux derniers ordres reçus de Luigi Einaudi. Leurs divergences, comme on le sait bien, ne se situent plus que sur la meilleure formule à adopter pour partager les «places» du pouvoir. Le mutisme observé par les politicards du regroupement macouto-bourgeois de la Convergence sur le projet de zones franches le long de la frontière haitiano-dominicaine initié par les autorités lavalas et sur les persécutions contre les ouvriers agricoles et les membres du syndicat Batay Ouvriye en sont des preuves flagrantes. De plus, à travers le «Projet d'accord initial», patronné par les Etats-Unis, les deux principaux protagonistes de la «crise» sont en train d'avouer leur capitulation pour faire place désormais aux exigences de la «communauté internationale». Le gouvernement Lavalas aurait fini par prouver à la communauté internationale qu'il a donné assez de gages qu'il est tout aussi capable de passer à la répression et qu'avec toutes les concessions déjà faites, il est juste qu'on mette finalement la pression sur la Convergence pour modérer l'avidité de celle-ci dans le partage.
L'un des points dictés sans ménagement par l'OEA, c'est la constitution du nouveau Conseil électoral provisoire. Ce qui en dit long sur ce projet d'accord quand on lit le passage suivant: «Le CEP dans l'exercice de sa discrétion pourra rejeter toute personne qu'il considère inacceptable à être candidat aux élections.» Ainsi on remarquera qu'il n'est pas question d'une loi électorale proprement dite, puisque la route du CEP ne saurait être déjà mieux tracée par l'OEA. Ainsi même pour les postes électifs, le CEP aura toute latitude pour veiller à ce qu'ils soient «bien» distribués entre les différents concurrents. L'incongruité d'une telle directive n'a point soulevé de protestations de la part des intéressés. Le pouvoir Lavalas ne pourra détenir que deux membres parmi les neuf que doit compter l'organisme électoral. À ce sujet il est curieux de lire dans l'hebdomadaire Haïti en marche le passage suivant: «On remarquera que le pouvoir Lavalas ne peut détenir en titre que deux membres sur les neuf que compte le Conseil électoral provisoire: le représentant de Fanmi Lavalas et le représentant du judiciaire» (Haïti en marche, 19-06-02). L'éditorialiste en question n'aura pas saisi l'énormité de son énoncé?, puisque en partant du principe constitutionnel de la séparation des pouvoirs, comment un représentant du judiciaire peut-il se constituer en tant que représentant de Fanmi Lavalas?
Mais cela fait tellement longtemps qu'on viole plus souvent cette Constitution qu'on ne l'invoque! En outre il semble que la majorité des «places» au CEP sera détenue par les Églises. Et les vodouisants, n'auraient-ils pas leur place aussi bien que les représentants des organisations populaires? Sans trop charrier, la discrimination est là encore flagrante. Et les décideurs et leurs protégés n'ont pas l'air de s'en offusquer le moins du monde.
Il ne reste plus qu'à attendre le retour d'Einaudi au cours de la deuxième semaine de juillet pour le voir sanctifier toutes ces illégalités que son pouvoir régalien lui permet de dicter à ses protégés. Sans doute y aura-t-il des cris d'orfraie, car le secteur dur macoute représenté dans la Convergence principalement par Hubert De Ronceray commence déjà à piaffer. Chantage ou pas, il veut sa part et pas n'importe quoi.
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