Treize jours après leur brutale arrestation le lundi 27 mai à Guacimal, dans la commune de Saint-Raphaël, les autorités Lavalas ont procédé le samedi 8 juin dernier à la libération, en dehors de toutes dispositions légales, des journalistes Darwin St-Julien (Haïti-Progrès) et Allan Deshommes (Radio Atlantique). Ces derniers qui devaient couvrir un mouvement de protestation organisé par des paysans travaillant sur des champs d'orangers des grands dons Novella et Zéphir, avaient été arrêtés suite à l'irruption de quelques individus armés, dont des autorités Lavalas locales, qui étaient venus s'attaquer à ces paysans. Les journalistes, ainsi que six paysans, dont deux hommes et deux femmes âgées, membres du syndicat Batay Ouvriyè, et trois chauffeurs, avaient été arrêtés et transférés en hélicoptère le mercredi 29 mai au Pénitencier national à Port-au-Prince. En outre, deux paysans avaient trouvé la mort (Francilien Exilien et Ipharès Guerrier) au cours de ces événements. Darwin St-Julien blessé à l'oeil droit n'avait pas même été autorisé à consulter par un spécialiste alors que l'état de sa blessure l'exigeait d'urgence. C'est suite à une mobilisation soutenue et à la solidarité, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, des organismes de défense des journalistes et des droits humains, quele pouvoir Lavalas a finalement relaxé les journalistes, contre qui d'ailleurs ne pesait aucune charge, sauf le tonitruant qualificatif de «terroristes» que leur décernait le très «moderne» secrétaire d'État à la Communication Mario Dupuy.
Entre-temps, neuf autres personnes continuent à croupir illégalement au Pénitencier national et au Fort national (les deux femmes âgées). Des mandats tout aussi illégaux ont été émis par le juge Monéro contre 19 autres: Camille Joff, Sonya Métellus, Kochi (ainsi connu), Jacques, Odilère Dureauseau, Saintès Estime, Marion Jean, Antoine Estime, Marc Beauvoir, Siméon Iveménor, Ronald Tézine, Timichou François, Mirales St Fleur, Maxo, Darlès Emmanuel, Delinique, Waldès Antoine, Lucmane Antoine et Ti Boss.
En conséquence, l'Association des journalistes haïtiens (AJH), qui a été fortement impliqué dans les démarches conduisant à la mise en liberté des deux journalistes, a donné une conférence de presse le lundi 10 juin afin de divulguer les mesures qui vont être adoptées dans la poursuite du dossier. Le secrétaire général de l'association Guyler C. Delva a par la même occasion relaté le fil des événements qui ont conduit à l'élargissement de St-Julien et de Deshommes: «Le ministre de la Justice m'a appelé dans la matinée du samedi 8 juin pour m'informer qu'un ordre de libération a été délivré en faveur des deux journalistes. Et il m'a demandé d'assurer le suivi du dossier auprès du commissaire du gouvernement. J'ai immédiatement établi le contact avec notre avocat, Me Anibal Coffy et nous nous sommes rendus au Pénitencier national pour obtenir l'élargissement des journalistes» a indiqué Delva, qui a également rendu les autorités Lavalas responsables des mauvais traitements subis par les détenus. «Du côté de l'AJH, nous affirmons que le gouvernement est responsables du fait que Darwin St Julien risque de perdre son oeil parce qu'il n'a pas été examiné par un spécialiste... Une fois incarcéré au Pénitencier national, ils ont préféré l'isoler de sa famille au lieu de lui permettre de se faire voir par un médecin.» Ce n'est pas encore Fort-Dimanche de triste mémoire, mais, semble-t-il, Lavalas aurait tendance à vouloir renouer avec «la tradition»? L'accueil plutôt affectueux fait récemment à Ernest Bennett, ex-beau-père du dictateur Jean-Claude Duvalier, en page couverture du journal gouvernemental L'Union le 8 mai dernier aurait été un signe avant-coureur de ces nouvelles dispositions?
L'avocat qui a en mains le dossier des journalistes, Me Anibal Coffy a de son côté, condamné le caractère arbitraire et illégal de l'arrestation de ses clients, ce qu'il qualifie «d'attentat à la liberté», tout en annonçant des actions en justice contre les auteurs de ce forfait. «Les victimes sont là, l'attentat est vérifié... Nous nous réjouissons du fait qu'ils soient en liberté aujourd'hui; mais ils ont droit à une réparation civile et des dommages-intérêts. C'est en ce sens, sur la requête de l'AJH, d'Allan Deshommes et de Darwin St Julien, nous allons, en tant qu'avocat, intenter une action en justice pour que les victimes puissent trouver réparations» a indiqué Coffy.
Les deux victimes ont dénoncé les conditions inhumaines dans lesquelles ils ont été incarcérés au Pénitencier national. Allan Deshommes et Darwin St-Julien ont, par ailleurs, rejeté les accusations mensongères de «terroristes» tenues par le secrétaire d'Etat à la Communication. Ils ont indiqué n'avoir été à Guacimal que dans le cadre de leur travail de journalistes. «C'est au moment où nous interviewions certains manifestants que des individus, ayant à leur tête un "watchman" (contremaître) et quelques autorités locales comme un Asec et un Casec, ont fait irruption et m'ont maltraité» a précisé Darwin après avoir retracé les événements de ce 27 mai à Guacimal.
La direction du journal Haïti-Progrès, dans une note publiée le 10 juin, a remercié tous les secteurs, nationaux et internationaux, qui ont contribué à obtenir la libération des deux journalistes arrêtés illégalement par les autorités Lavalas le 27 mai dernier, tout en réclamant justice et réparations. «Le journal Haïti-Progrès demande justice et réparations pour les journalistes, particulièrement Darwin St Julien qui est sur le point de perdre son oeil droit après que les autorités l'ont arrêté et incarcéré illégalement pendant 13 jours sans l'intervention des médecins comme le réclamait son état de santé.» À travers cette note Haïti-Progrès a aussi convié la presse et ses associations à se pencher sur le cas des paysans membres du syndicat «Batay Ouvriyè», toujours gardés en prison illégalement, tout en évoquant le cas de plusieurs autres paysans qui ont été obligés de prendre le maquis pour se mettre à l'abri des hommes de main du pouvoir Lavalas. «La presse a pour rôle de dénoncer les actions arbitraires et d'intolérance qui règnent de plus en plus dans le pays; sinon on nous fera taire comme au temps des dictatures.»
Le Parti populaire national (PPN) a également publié une note le 11 juin 2002 pour dénoncer les cas de violations des droits humains perpétrés par le régime Lavalas. Le PPN a mis à jour le caractère autoritaire et illégal de l'incarcération des deux journalistes, arguant que ces derniers ont été libérés 13 jours après leur arrestation, sans avoir comparu devant leurs juges naturels. Le PPN a qualifié de mensongères les déclarations des autorités Lavalas, à savoir que les journalistes et les paysans seraient des «terroristes», et critiqué le comportement du pouvoir Lavalas qui veut se servir de la libération des journalistes pour ne pas faire la lumière sur les incidents de Guacimal et pour continuer à garder en prison les neuf autres personnes. Le PPN exige donc la libération immédiate de ces neuf paysans: «Le gouvernement Lavalas doit faire la lumière sur les incidents de Guacimal datant de deux semaines pour que l'opinion publique puisse savoir réellement la nature de ce conflit.»
En appliquant, aveuglément les clauses du plan néo-libéral, dicté par leurs patrons de la communauté internationale, notamment les Etats-Unis, les autorités Lavalas se montrent de plus en plus hostiles à toute velléité d'organisation de la classe ouvrière. En usant de la répression systématique contre les paysans qui veulent défendre leurs terres et leurs conditions de travail, le régime Lavalas est désormais au comble de sa forfaiture. En l'occurrence on peut se rappeler que le secrétaire d'Etat à la Communication, Mario Dupuy, avait même soutenu que les journalistes, arrêtés à Guacimal, faisaient partie d'un groupe opposé à tout investissement du secteur privé en Haïti. Ainsi, tous les moyens sont bons pour les autorités: campagnes de désinformation ou répression, pour assurer le maintien des intérêts des grands dons et des bourgeois patripoches aux dépens des masses au nom desquelles elles ont conquis le pouvoir.