Où en est la justice sur le dossier du député de la 47e législature, Marc André Durogène, assassiné le dimanche 17 février dernier à la ruelle Nazon à Port-au-Prince alors qu'il arrivait de sa circonscription des Gonaïves accompagné de sa femme Christine et de sa fille Jessica, ainsi que de trois gardes du corps qui ont assisté sans réagir à ce crime?
Marc André Durogène, membre du parti au pouvoir Fanmi Lavalas, n'avait que 36 ans. Il avait débuté sa carrière politique après le meurtre, en 1985, de son cousin Jean-Robert Cius, de Mackenson Michel et de Daniel Israël sous les balles des militaires peu avant le départ des Duvalier. Dans les années 1990 il militait au sein du parti FNCD (Front nationale pour le changement et la démocratie) où il avait coordonné la campagne présidentielle du candidat Jean-Bertrand Aristide aux Gonaïves. Nommé directeur adjoint de la douane dans cette ville en 1991, il avait été contraint à l'exil après le coup d'état du 30 septembre 1991 qui avait renversé le président Jean Bertrand Aristide. De retour de l'exil en 1994 avec le rétablissement au pouvoir de ce dernier, Durogène avait dirigé pendant une brève période le programme AOD (Alpha organisation pour le développement), avant son élection comme député en 2000.
Les circonstances exactes de son assassinat n'ont pas été jusqu'à présent éclaircies officiellement, et à défaut d'une enquête sérieuse il s'avère difficile d'infirmer ou d'avaliser les accusations publiques selon lesquelles il s'agirait d'un coup monté qui viendrait de ses adversaires très haut placés au sein de son propre parti, Fanmi Lavalas. Comme quoi il ne s'agirait point unquement d'un crime crapuleux. «Lors de ma première intervention à la presse, j'avais parlé de crime planifié, parce que la mort du député n'est pas simple. Et quand nous parlons de mort planifiée, il y a sans doute les auteurs intellectuels: avant de mourir, le député avait en main des documents très sensibles qui concernaient directement le directeur de la douane des Gonaïves. Le collègue Durogène avait rencontré le Premier ministre qui lui avait fait savoir que le directeur de la douane des Gonaïves est un très bon ami... Donc, je pense que depuis lors il y avait un conflit ouvert entre le directeur de la douane et le député Durogène...», a expliqué le député Amanus Mayette qui qualifie l'attitude du Premier ministre d'alors, Jean-Marie Chérestal, de négligence très grave dans la mort de Marc André Durogène.
Au dires de certains, deux jours avant l'assassinat, soit le vendredi 15 février, avait lieu une rencontre au local de l'École nationale Jean-Robert Cius sur les rôles que devait jouer chaque participant. «Lors de la réunion qui a lieu au lycée Raboteau qui est le local actuel de l'école Jean-Robert Cius, on m'a fait comprendre qu'il s'agissait d'éliminer le député. Ce sont ses trois agents de sécurité, que vous voyez qu'on place dans un endroit afin qu'ils puissent manger et boire, qui ont reçu chacun quatre mille dollar US, et ensuite on leur avait promis un véhicule. Il y en a un qui avait déjà reçu son véhicule, il s'agit d'un certain Jean-Marie» a indiqué un témoin au micro de Radio Haïti Inter (20-05-02).
Selon la veuve, Mme Christine Durogène, la veille et le jour de l'assassinat, les agents de sécurité de son mari affichaient un comportement insolite à son égard, jusqu'à l'indifférence au moment où les bandits commettaient leur forfait. «Nous avons pris la voiture pour rentrer à Port-au-Prince, nous devions transporter une table pour une tante mais par oubli nous n'avions pas apporté la table. Quand nous nous sommes souvenus de cela, nous étions près de l'École professionnelle des Gonaïves, alors nous avions fait demi-tour. Au moment d'installer la table dans le véhicule, les agents de sécurité s'y sont fortement opposés alors que le pick up était vide. Nous avons donc persisté et ils ont accepté. Il faut vous dire qu'ils n'ont pas aidé à mettre la table dans le pick up, c'est mon mari et moi qui avions transporté la table pour la mettre dans le pick up. Quand nous sommes arrivés là où il fallait remettre la table, ils sont restés dans la voiture sans jamais descendre. C'est encore moi et le député qui avions transporté la table... La personne que nous allions voir avait été opérée et c'est une personne qu'ils connaissent bien, ils sont restés dans la voiture pendant près d'une heure sans jamais nous rejoindre... Arrivés à Pont-Sondé, Marc André est descendu faire des achats dans une boutique, ainsi que moi qui étais aller manger dans un restaurant, ils sont restés dans la voiture sans jamais descendre... Nous allions quitter la route de Delmas pour emprunter la route de Nazon, nous avions entendu des palabres à l'arrière, Marc André a stationné, alors des hommes à moto l'ont approché et ont tiré sur lui», a raconté Mme Christine Durogène.
Pour bien des observateurs, le silence des membres d'Organisations populaires des Gonaïves est très révélateur et indiquerait même que des pots-de-vin ont été versés pour obtenir ce mutisme. «Marc André est originaire de Raboteau, s'il est tombé vous pouvez comprendre que les chimères de Raboteau devaient être les premiers à se révolter. Alors, je pense qu'ils ont supporté cela. S'ils n'étaient pas dans le coup on ne pourrait pas supporter la tension aux Gonaïves» a commenté un habitant (Haïti Inter 14-05-02). Ces déclarations suivent une certaine logique, et si ce ne sont là que spéculations, on comprend mal que les autorités judiciaires plus de trois mois après n'aient encore rien entrepris pour faire la lumière sur ce crime.
Au fait, le député Durogène aurait donc été piégé en prêtant foi au discours du pouvoir Lavalas pour l'établissement d'une administration saine et honnête dans les institutions et les services publics. Il s'est mis alors à mener des enquêtes et s'apprêtait à dénoncer la corruption au sein de l'administration douanière des Gonaïves dont il avait été directeur général adjoint. D'où sa démarche d'écrire au Premier ministre d'alors, Jean-Marie Chérestal, pour l'informer avec preuves à l'appui des malversations qui ont cours et qui sont tolérées et approuvées par l'actuel directeur général, Vladimir Termitus. Ce dernier étant informé de cette démarche avait fait part au député d'un rapport qu'il aurait reçu pour montrer qu'il était très bien «enraciné» lui-même dans le pouvoir. Depuis lors c'était le conflit ouvert à l'origine des accusations répandues par les rumeurs. Le député aurait été souvent contacté par certains employés ou administrés victimes de malversations, d'abus, pertes de marchandises, véhicules exagérément taxés parce que convoités par un haut responsable ou par un membre très influent du parti Fanmi Lavalas qui aurait voulu s'en approprier.
Tout cela aurait servi à alimenter le dossier de plus en plus incriminant de la victime contre le directeur Termitus. Ce dernier s'est refusé à toute déclaration publique, indiquant qu'il se réserve pour être à la disposition d'une commission d'enquête. Sans doute une autre de ces «commissions» qui, une fois installées, ne donnent plus signe de vie!
Quant au maire des Gonaïves, Topar Moïse, le meurtre est signé: «C'est parce que l'on veut tolérer les voleurs que Marco est tombé», a-t-il déclaré. Autant d'éléments qui devraient mettre en garde les autorités judiciaires et politiques pour ne pas tenter encore une fois de tergiverser comme dans les cas des journalistes Brignol Lindor et Jean Dominique. Sinon ce sera plus que de la complaisance...