22 Mai  2002

May 22, 2002

22 Me  2002
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Environ deux ans après que l'OEA, par l'intermédiaire de Orlando Marville, chef de la mission d'observation électorale de l'Organisation en Haïti au Conseil électoral provisoire lors des élections de mai 2000, en contestant notamment le mode de comptage employé pour le scrutin sénatorial, eut fabriqué une pseudo-crise post-électorale dans le pays, le secrétaire général adjoint Luigi Einaudi est arrivé à Port-au-Prince le dimanche 12 mai dernier pour une énième mission.

Accompagné du ministre des Affaires étrangères de Sainte-Lucie et également membre de la Communauté économique de la Caraïbe (Caricom), William Hunt, le numéro 2 de l'OEA, qui a passé trois jours dans le pays, a encore entamé cette mission dans le cadre des efforts visant à relancer le processus de négociation entre le parti Fanmi Lavalas, au pouvoir, et ladite opposition représentée par la Convergence Démocratique. En ce sens, Luigi Einaudi et William Hunt se sont entretenus le jour même de leur arrivée avec les membres des partis regroupés au sein de la Convergence. Selon un porte-parole de l'OEA, les dirigeants de cette opposition ont conditionné la reprise des négociations à la satisfaction d'un ensemble de neuf points contenu dans un mémorandum remis à Einaudi, et parmi lesquels figurent notamment la libération de leurs militants en détention et des réparations pour les dégâts causés à l'opposition le 17 décembre dernier.

Le lendemain, Einaudi rencontrait le président de la République au Palais national. En marge de cette rencontre, le chef de l'État a déclaré avoir exploré avec les membres de la délégation la route devant conduire à la résolution de la «crise», «dans le respect mutuel et dans le respect de la loi». Jean-Bertrand Aristide a aussi invité les membres de l'opposition à se manifester en ces termes: «Plus les gens de l'opposition et le chef de l'État peuvent dialoguer ou creuser la meilleure stratégie permettant de multiplier les actes concrets, plus le pays va en bénéficier.» Il est par ailleurs, intervenu sur le cas des militants de la KID (le parti d'Evans Paul au sein de la Convergence) emprisonnés. «KID a des militants qui sont en prison. Selon les autorités judiciaires il serait question d'actes se référant davantage à la question judiciaire qu'à la question politique. Peut-être plus tard, ces mêmes autorités judiciaires peuvent découvrir d'autres informations ou d'autres données leur permettant de demander aux autorités judiciaires concernés de les libérer. Le président de la République ne pourrait dès lors qu'applaudir, car j'ai le devoir de respecter la loi et de la faire respecter, et l'exécutif ne doit pas transgresser la ligne de l'indépendance qui sépare les deux pouvoirs, le pouvoir judiciaire du pouvoir exécutif. Voici ce que pourrait être un acte venant des autorités judiciaires que je souhaite ardemment.» a martelé le chef de l'état à propos des militants de la KID arrêtés en février dernier pour leur implication présumée dans des opérations de kidnapping contre rançon. Mais tout en disant ne pas intervenir dans le champ judiciaire, le président Aristide ne fait rien de moins là qu'un signe du pied pour indiquer que cela peut toujours s'arranger si la KID se montre plus compréhensive dans les circonstances.

Le secrétaire général adjoint de l'OEA a pour sa part a montré sa satisfaction quant à l'évolution de la situation, tout en répétant que la communauté internationale avait la volonté d'aider Haïti à sortir de la crise politique et économique pour favoriser le progrès du peuple haïtien. Il a toutefois indiqué que tous les secteurs impliqués doivent assumer leurs responsabilités pour aider à la résolution de la crise.

Cette délégation conduite par Luigi Einaudi a d'un autre côté rencontré le 14 mai le ministre sans portefeuille chargé des négociations Marc Bazin. Celui-ci, comme un perroquet, a indiqué qu'il est du ressort des différents acteurs politiques d'assumer leurs responsabilités. Il a aussi déclaré que le pouvoir Lavalas et l'OEA vont poursuivre leurs démarches afin d'arriver à une normalisation du climat politique et de la relance de la coopération économique. L'ambassadeur Einaudi a là encore exprimé sa satisfaction après s'être entretenu avec Marc Bazin, prophétisant que le bout du tunnel n'était pas loin, car selon lui une solution pourra être bientôt trouvée. Il a toutes les clés, puisque les deux adversaires dépendent de lui.

Par ailleurs, il en a profité de ce séjour pour lancer les travaux du conseil consultatif pour les réparations réclamés par les dirigeants de la Convergence suite aux événements du 17 décembre, dans le cadre de la mission d'enquête des juristes de l'OEA. «Notre présence ici n'est pas seulement pour chercher un moyen de réduire certaines différences au niveau politique entre Fanmi Lavalas et la Convergence, mais principalement d'examiner les travaux de la mission spéciale de l'OEA, de la commission d'enquête internationale et de lancer aujourd'hui le conseil consultatif sur les réparations pour tous ceux qui ont été victimes le 17 décembre, soit au Palais national, soit dans la société haïtienne en général...» a indiqué Einaudi. Ce conseil consultatif qui a en principe débuté ses travaux le 13 mai à Port-au-Prince, est composé du ministre des Travaux publics, transports et communication (TPTC), Harry Clinton, pour le gouvernement, du président de l'Association des assureurs d'Haïti, Fritz de Catalogne, du secteur privé, et de Jean Michel Arrighi, de nationalité uruguayenne et directeur du département de droit international du secrétaire général de l'OEA. La Convergence a exprimé sa satisfaction quant à la création de ce conseil et a dit espérer qu'il pourra mener à bien ses enquêtes sur les événements du 17 décembre 2001. «C'est une bonne chose dans la mesure où ce conseil pourra effectivement faire la lumière sur les événements du 17 décembre et permettra aux victimes de trouver réparation» a dit Micha Gaillard, un responsable de la Convergence. Autrement tant que les décisions feront son affaire... Le président de la République, de son côté, a exprimé la volonté de son gouvernement à assumer pleinement ses responsabilités en ce qui a trait à l'indemnisation des victimes des violences du 17 décembre. Selon Jean-Bertrand Aristide, toutes les victimes seront dédommagées. Même celles des assaillants du Palais national?

En laissant le pays le mardi 14 mai, à l'issue d'un séjour de 72 heures, Luigi Einaudi a de façon en quelque sorte contradictoire prétendu de l'inefficacité de son Organisation à apporter des pistes de solution à la «crise», tout en attribuant la persistance de celle-ci au marronnage des acteurs politiques qui fuient, dit-il, leurs responsabilités. En effet, une inefficacité qu'il démentait lui-même en déclarant péremptoirement: «Je crois que l'heure du marronnage est finie», a fait savoir Einaudi, évoquant la négociation et la nécessité d'agir en Haïti pour résoudre les problèmes administratifs, politiques et économiques qui affectent la nation. Il s'est aussi prononcé sur les graves problèmes d'insécurité et ainsi, en faveur du désarmement des groupes rivaux qui s'affrontent à travers le pays. Il ne s'est pas arrêté là, puisqu'il prenait la peine d'attirer l'attention des acteurs politiques sur des dates importantes, selon lui: le 22 mai qui est celle de la présentation du rapport du secrétaire général de l'OEA, Cesar Gaviria, sur Haïti; le 4 juin, assemblée générale à la Barbade avec Haïti au centre des débats; et le 10 juin, date à laquelle il se propose de revenir dans le pays pour reprendre les négociations où, selon lui, tous les protagonistes seront appelés à la table des négociations. C'est à peu de chose près un ultimatum à ses administrés.

Réagissant sur les dernières déclarations de Luigi Einaudi, le coordonnateur de Fanmi Lavalas, Jonas Petit, a indiqué que son parti est non seulement prêt à reprendre les négociations, mais encore à conclure un accord politique avec l'opposition. D'après lui, la mise sur pied de la commission de réparation aux victimes des événements du 17 décembre 2001 exprime la volonté des autorités Lavalas et de l'OEA de favoriser le retour de la Convergence à la table des négociations. Evans Paul, de son côté, a estimé que le marronnage auquel fait référence le secrétaire général adjoint de l'OEA ne concernait nullement la Convergence. Le dirigeant de la KID a indiqué que le diplomate devait avoir le courage de préciser clairement où se trouve le blocage. Toutefois, Evans Paul a voulu modérer son élan en prenant des accents faussement humanistes pour dire que l'opposition est consciente de l'impact de la crise sur la population haïtienne. Mais il a quand maintenu qu'avec Lavalas il ne peut y avoir de solution durable.

D'autre part, l'un des représentants de l'Initiative de la société civile (ISC), Edouard Paultre, s'est déclaré favorable à la reprise des négociations le 10 juin prochain, mais a exprimé toutefois le souhait que des dispositions soient prises au niveau du gouvernement pour l'établissement d'un climat propice à cette fin. A ce sujet, selon radio Métropole, le chef de l'État, s'exprimant au cours d'une conférence de presse à Madrid, où il s'était rendu pour le Sommet UE/Amérique latine/Caraïbes le 17 mai, n'écarterait pas la possibilité de se présenter personnellement à la table des négociations. Ainsi, les autorités Lavalas et les vendus de la Convergence s'acheminent, main dans la main, vers une entente, vers un partage du «gâteau» au détriment du peuple haïtien. L'OEA s'arroge même le droit de fixer des dates pour les prétendues négociations qu'elle dicte à sa guise et à son rythme. Finalement le gouvernement Lavalas se sera plié adroitement, si l'on veut, aux ordres de ses patrons, à qui il a facilité une tutelle et de fait et surtout de droit à travers cette mission de l'OEA. Et pour s'assurer que ses employés - la Convergence et Lavalas - exécutent sans faute leurs tâches, l'OEA se fait le devoir d'envoyer régulièrement ces missions; ou en compte presqu'une vingtaine conduite rien que par Luigi Einaudi.

L'acquiescement de l'OEA aux neuf points avancés par la Convergence pour prendre le chemin des négociations en est une nouvelle preuve que cette organisation ne fait que poser des jalons en vue de la réalisation de son plan: propulser la Convergence au pouvoir. Ainsi les revendications des masses n'auront désormais qu'à disparaître davantage dans le tiroir des grands commis de l' État. D'autre part, l'un des rares dirigeants à prendre position contre cette situation, Ben Dupuy du Parti populaire national (PPN), dénonçait justement dans sa dernière conférence de presse le 14 mai dernier, les tractations et la mainmise de l'Organisation dans la crise que connaît le pays. Dupuy avait de plus critiqué le caractère illégal de la Mission spéciale pour le renforcement de la démocratie en Haïti qui n'avait reçu aucun aval du Parlement conformément à la Constitution.