24 Avril  2002

April 24, 2002

24 Avril  2002
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«La raison du plus fort est toujours la meilleure» dit justement, à certains égards, Lafontaine dans une fable qui pourrait bien illustrer l'emprise de l'idéologie dominante sur les pays dits du tiers-monde. Mais qu'on ne se laisse pas engloutir par cette formule en baissant constamment la tête devant les «géants du monde». La République de Cuba représente d'ailleurs, incontestablement, un exemple vivant de dignité et de souveraineté, comme vient d'ailleurs de le démontrer encore une fois la réaction du président Fidel Castro face à la servilité du président mexicain Vicente Fox et du ministre des Affaires étrangères de celui-ci Jorge Castaneda dans les fourberies de ces deux-là au service de George W. Bush. Cuba demeure sans conteste un excellent modèle pour les «tiers-mondistes», à court de référence. Il devient courant, par ailleurs, dans les «petits pays» où les diplomates des «grandes écuries» se font souvent passer pour des garants de la propreté administrative et de la démocratie, critiquant et proposant à tort et à travers, tout en blanchissant leurs propres administrations publiques souvent teintées de corruption, pas toujours dévoilée. La récente déclaration de l'ambassadeur français à Port-au-Prince, Yves Gaudeuil, peut bien confirmer cet état de fait qui ne peut que nuire à notre statut de peuple indépendant.

En effet, au cours d'un déjeuner-débat organisé le jeudi 18 avril dernier par la Chambre franco-haïtienne de commerce et d'industrie à l'hôtel Montana, l'ambassadeur Yves Gaudeuil s'est immiscé grossièrement dans les affaires du pays en critiquant sévèrement l'administration Lavalas: «En dépit des discours réformateurs, voire révolutionnaires, les tenants du pouvoir, presque malgré eux, retournent aux usages traditionnels. Il faut avouer que c'est tellement pratique d'avoir une justice, une police qui ne se disputent pas; de disposer des finances publiques dont 40% des ressources échappent au contrôle grâce au système des comptes courants des ministres et de pouvoir puiser dans les entreprises publiques... pour se maintenir au pouvoir», a-t-il indiqué, tout en rappelant que son pays ainsi que l'Union européenne ne décaisseront aucun fonds pour le gouvernement haïtien tant qu'un accord politique n'aura été conclu entre les protagonistes de la crise.

Ces propos, relevant de l'ingérence, tenus par Gaudeuil sont, sans conteste, le fruit de l'inconséquence et de la «mendicité» des autorités Lavalas qui ne se soucient guère des retombées des stratégies qu'elles adoptent dans le cadre de la coopération avec l'étranger, notamment la France, tout en invoquant à tort et à travers la mémoire des héros de l'Indépendance. En témoigne le branle-bas pour la commémoration du bicentenaire de l'Indépendance en 2004.

En guise de réaction à l'ingérence du diplomate français, le ministère de la Culture et de la communication a publié un communiqué le vendredi 19 avril pour condamner les propos tenus par celui-ci. Ainsi, le gouvernement haïtien a qualifié d'inappropriées et à connotation raciste les déclarations du diplomate. «Le gouvernement condamne vigoureusement les propos inappropriés voire à connotation raciste que des diplomates accrédités en Haïti s'autorisent à tenir et qui constituent une forme d'ingérence dans les affaires internes du pays en violation des normes de la Convention de Vienne. En l'espèce, le chancelier haïtien est habilité à convoquer l'Ambassadeur de France pour l'entretenir à ce sujet, ce, dans le souci d'aménager les conditions propices aux meilleures relations entre les deux Etats... Le gouvernement tient à renouveler sa ferme intention de préserver les meilleurs relations possibles avec les Etats représentés en Haïti, en dépit du comportement parfois inadéquat de certains diplomates».

Ainsi le chancelier haïtien, Philippe Antonio Joseph a annoncé que l'ambassadeur Yves Gaudeuil ferait l'objet d'une convocation pour légèreté verbale et ingérence dans les affaires internes du pays. Toutefois, on est en droit de se demander si ce genre de mesure n'arrive pas un peu trop tard, compte tenu des nombreuses immixtions déjà faites par d'autres diplomates accrédités dans le pays et pour lesquelles il n'y a jamais eu de réplique de la part des autorités. Lorsqu'on a tant réclamé l'apport des «blancs» pour trancher nos conflits, comment peut-on aujourd'hui les faire taire?

D'autre part, cette position de Yves Gaudeuil cache aussi et surtout les «intentions inavouées», de la communauté internationale de propulser les vendus de la Convergence au timon des affaires publiques pour mieux atteindre leurs objectifs. Car, Yves Gaudeuil disait aussi ce jour-là: «Il conviendrait sans doute de préciser la réalité importante du phénomène que je viens de décrire, un véritable contrôle démocratique par un Parlement comportant une présence de l'opposition pourrait assez facilement éviter...» C'est ainsi que le ministre chargé de faciliter les négociations, Marc L. Bazin, et Micha Gaillard ont favorablement et servilement accueilli les déclarations de leur patron. «L'ambassadeur a fait un appel pertinent, non seulement des déficiences de l'Etat dans notre pays, tel qu'il fonctionne. Je crois que c'était très utile également de dire quel est le sens de l'Etat que la France devait voir, prévaloir dans notre pays» a déclaré sans aucune pudeur Marc Bazin qui est pourtant ministre dans le gouvernement Lavalas. De son côté Micha Gaillard tout aussi «sans colonne» a estimé que «c'est un droit de regard, d'un pays ami, malgré les problèmes que nous avions eu au cours de notre histoire avec ce pays (La France). Nous en tant qu'haïtien... nous devons comprendre les critiques sur notre gestion de la politique, notre gestion de l'économie... Ce, pour pouvoir bien comprendre et prendre la bonne direction... Et ce qui le plus important c'est de comprendre que le pays perd des opportunités; en terme d'investissements économiques, de ressources humaines et de démocratisation...» C'est là l'essentiel pour Gaillard qui rêve d' «investissements».

Parallèlement, en tenant ce genre de discours sur les affaires internes d'Haïti, l'ambassadeur Yves Gaudeuil voudrait comme sacraliser le fonctionnement de l'administration publique de son pays, donner en exemple des dirigeants français qui nagent quotidiennement dans des scandales, en partant des affaires de fausses factures aux délits d'initiés comme ce fut le cas du précédent ministre des Finances socialiste. Ainsi, faudra t-il rappeler à Yves Gaudeuil les trois enquêtes qui ont mis en cause le président Jacques Chirac lui-même pour des malversations survenues antérieurement à son entrée à l'Elysée. Car selon le journal Le Monde du lundi 16 juillet 2001, «Plus encore que dans les dossiers relatifs au financement du RPR et aux marchés de l'office HLM de Paris, M. Chirac apparaît directement visé dans cette nouvelle instruction. Lui-même, son épouse, sa fille Claude et plusieurs membres de leur entourage immédiat ont bénéficié de ces voyages, dont une expertise remise au juges le 2 juillet estime le montant à 2 329 144 francs...» (Le Monde 16 juillet 2001). Le président Jacques Chirac serait donc fortement soupçonné de financement occulte au profit du RPR d'après les instruction d'un juge, Eric Halphen, sur les HLM de Paris. Et ce n'est que la pointe de l'iceberg car si Chirac a pu éviter de devoir déposer devant un juge, ce n'est que grâce à un tour de passe-passe d'un membre du Conseil constitutionnel, Roland Dumas, lui-même impliqué dans l'affaire des énormes pots-de-vin reçus de Taiwan... On n'a jamais entendu un diplomate accrédité en France dénoncer ces pratiques de corruption. A moins que l'ambassadeur Gaudeuil ne considère pas ces faits comme relevant de la gabegie administrative pratiquée par l'ex-maire de la capitale française et actuel président de la République! Il devait aussi se rappeler que son gouvernement avait soutenu la dictature des Duvalier pendant environ 40 ans avec toute la corruption qui s'y rattachait. Et qui pis est, c'est encore chez lui, en France, que Jean-Claude Duvalier s'est réfugié, après qu'il eut littéralement pillé les ressources du pays, emportant avec lui plus des centaines de millions de dollars. Et ce sont encore les autorités françaises qui ont fait obstruction aux procédures judiciaires pour tenter de récupérer une partie des sommes volées au Trésor haïtien par Duvalier et consorts.

Le contexte dans lequel évolue les États aujourd'hui ne prête pas à l'isolement. C'est un fait indéniable. Cependant, il ne faut pas foncer aveuglément, comme le font si bien les autorités Lavalas, dans des programmes soigneusement façonnés par l'impérialisme. Quant un gouvernement exécute si adroitement le plan néo-libéral et obéit si docilement aux injonctions de l'étranger, en témoignent l'établissement expresse des zones franches sur la frontière haïtiano-dominicaine et l'accord de mise sous-tutelle signé entre Haïti et l'OEA en mars dernier, comment saurait-on questionner le comportement d'un diplomate étranger?

À tel point qu'on est en droit de se demander si cette réaction tardive des autorités lavalassiennes ne serait pas uniquement destinée à détourner les regards du droit d'ingérence qu'elles offrent déjà si libéralement à la communauté internationale dans son ensemble?