La durée de la commission d'enquête indépendante de l'Organisation des Etats américains
(CEI/OEA), est de trois mois et sa mission doit porter principalement sur les domaines suivants: «sécurité, justice,
droits de l'homme, évolution démocratique, gouvernance et renforcement des institutions».
La première partie des travaux de ses membres, les trois juristes: Nicholas Liverpool de la Dominique, Roberto Flores Bermudez
du Honduras, Alonso Gomez Robeldo Verduzco du Mexique et le docteur Bertha Santos Coy, secrétaire exécutive et porte-parole,
avait débuté le lundi 8 avril pour s'étendre sur deux semaines au cours desquelles ces derniers devaient étudier les faits
qui ont marqué les événements du 17 décembre 2001, comprenant l'attaque armée contre le Palais national, les dommages et
dégâts enregistrés particulièrement dans les locaux des partis politiques, dans les maisons privées des dirigeants de la
Convergence. Ils avaient d'abord rencontré le président Aristide le mardi 9 avril. Deux jours après le président avait
fait part de sa satisfaction à ce sujet tout en invitant le peuple au «dialogue dans la patience» en ces termes: «Tout
ce que je fais est bien et je dois continuer. Si après un an en prison, il ne vous reste qu'un seul jour, il ne faut pas
perdre patience»...
La commission a aussi rencontré le Premier ministre Yvon Neptune qui s'est déclaré lui aussi satisfait. Le représentant a.i
de Fanmi Lavalas, Jonas Petit, a de son côté prôné un dialogue dans la paix: «Fanmi Lavalas profite pour appuyer sans réserves
le président de la République et le Premier ministre dans les efforts qu'ils ont déployés pour les amis de notre pays... Seul
un environnement de paix nous conduira vers ce dialogue constructif qui doit nous sortir définitivement de la crise qui ronge
le pays.»
C'était encore l'occasion pour la Convergence de présenter sa version en reprenant la thèse de «scénario monté par le gouvernement
les 28 juillet et 17 décembre 2001» pour intimider la presse et les secteurs de l'opposition. L'un de ses leaders, Micha Gaillard
a parlé d'«ouverture des espaces démocratiques» par les travaux de la commission, et tous ses acolytes, à l'instar des officiels
de l'Etat du pouvoir Lavalas, ont largement encouragé les membres de la commission en manifestant à outrance leur satisfaction
et leur impatience pour les prochaines étapes.
Victor Benoît du Conacom/Convergence n'a rien voulu laisser au hasard et a remis aux juristes de l'OEA un rapport écrit dans lequel
il a voulu reconstituer les faits du 17 décembre retraçant ses pertes personnelles et du Conacom. En outre, des membres de la
Convergence venus de plusieurs localités ont été reçus par les envoyés de l'OEA à l'hôtel El Rancho ce 17 avril. «Les délégués
ont illustré leurs exposés par des photos d'horreur des victimes de la milice lavalasienne. La mission les a félicités pour la
clarté de leurs exposés», a raconté Hubert de Ronceray du MDN/Convergence qui a demandé l'application de la charte démocratique
interaméricaine contre Haïti.
Quant à la délégation de l'Association des journalistes haïtiens (AJH) composée de son secrétaire général Guyler C. Delva et du
secrétaire administratif Geffrard Bien-Aimé, qui a rencontré la commission le 17 avril, c'est la thèse de l'assassinat contre
le président Aristide qui doit être retenue dans le cas des événements du 17 décembre 2001. L'AJH en veut pour preuve les
observations des différents médias de la capitale faites immédiatement après l'attaque contre le Palais.
Dans la foulée, Pierre Raymond Divers, de son nom d'artiste King Kino, un proche du pouvoir Lavalas, a voulu y mettre sa part
en accouchant des «révélations» tendant à faire croire que les événements des 28 juillet et du 17 décembre cachent tout simplement
une affaire de drogue dans laquelle seraient impliquées les autorités, selon l'Alter Presse.
Par contre, les chefs d'Organisations populaires Lavalas, René Civil de Jeunesse Pouvoir populaire (JPP) et Paul Raymond de Ti
Kominote Legliz (TKL) Saint-Jean-Bosco se sont enflammés au cours d'une conférence de presse le mardi 16 avril, et ont protesté
contre ce qu'ils ont qualifié d'une occupation du pays: «Peuple haïtien, descendants de Capois la Mort, où êtes-vous? En avant
grenadiers, à l'assaut. Nous ne devons pas perdre les conquêtes des 7 février 86, 90, 94. Aucun gendarme ne viendra nous mettre
sous les ordres, chez nous... Il ne faut pas oublier 1915 où ils ont violé, volé et pillé...» ont-ils déclaré en dénonçant un
plan d'élimination du président Aristide à l'instar du sort fait à Toussaint Louverture au Fort de Joux en France en 1803. Le
représentant du secrétaire général de l'OEA en Haïti, l'ambassadeur Romero Cuevas a fait mine de s'indigner de leur attitude
pour pouvoir minimiser les objectifs de l'OEA, les comparant au leader du groupe paramilitaire Fraph, Emmanuel «Toto» Constant,
à l'époque du coup d'État. «La première chose, c'est que je ne sais pas qui a donné cette informations à ces gens des OP que
la mission aura 900 soldats... Il y a une question d'information qu'ils ont mal reçue, il faudrait rappeler à ces gens que
le gouvernement d'Haïti, le président Aristide a accepté..., le gouvernement haïtien a envoyé des lettres pour inviter les
missions à venir et a signé un accord pour donner des garanties de travail à la commission... Alors j'insiste. Chaque fois
que ces gens parlent, je ne trouve pas qu'ils parlent comme des démocrates mais plutôt comme s'ils voulaient faire peur
aux gens... Ils me rappellent les gens du Fraph», a répliqué Cuevas à la déclaration des leaders des OP pro-Lavalas.
Evans Paul de la KID/Convergence a immédiatement renchéri: «Il faut dire que la position exprimée par certains citoyens
qui continuent à se laisser manipuler par Aristide, est la position réelle...» a lancé Evans Paul.
Les représentants du pouvoir ont très vite réagi pour calmer les chefs d'OP en «réduisant» en accord avec Cuevas le nombre des
membres prévus de la deuxième partie de la mission technique à seulement 25 cadres techniques. Cela devrait sans doute calmer
ces chefs d'OP, qui semblent ramener la tutelle du pays à une question de nombre. Pourtant la tutelle se réalise actuellement
«en douceur» avec l'assentiment de tous les acteurs de la «crise». Ou encore seraient-ils uniquement habitués à la tutelle
visible comme celle signée par le président Aristide en 1994 en faveur de son propre retour?
Cette tutelle en tout cas acceptée par le pouvoir de Fanmi Lavalas et la Convergence est assez explicite dans les actes du
gouvernement qui a signé l'accord «des pleins pouvoirs» à la mission de l'OEA dont les travaux se déroulent en dehors de la
Constitution et au mépris des lois haïtiennes. Les membres de la mission de l'OEA doivent rentrer au pays sous peu par groupe
de 3 ou 5 membres et rester au pays le temps nécessaire à l'exécution de leur mandat.
À toutes fins utiles cependant, l'appel du Parti populaire national (PPN) continue à faire chemin vers un refus des manoeuvres
politiciennes Lavalas-Convergence, et ce afin de préparer une alternative. Le Modelin a ainsi manifesté et s'est mobilisé aux
Gonaïves le 16 avril dernier. «Le mouvement est pacifique, ce n'est pas un mouvement armé et violent. Nous allons barricader
les routes, placer des pancartes, des graffiti, lancer des tracts, manifester contre le régime Lavalas... Lavalas et la Convergence
ont renié les revendications populaires», a déclaré Paul Odonel, leader du Modelin qui invite les forces honnêtes du pays à
emboîter le pas.
Car, de façon générale, l'étau se resserre, les juristes de l'OEA auront assigné leur rôle aux acteurs de la «crise» qui ont
d'ailleurs vivement marqué leur satisfaction, leur acquiescement surtout. Le terrain aura ainsi été suffisamment déblayé pour
permettre au chef de la mission, le Canadien David Lee d'arriver dans la capitale le lundi 22 avril en compagnie de son adjoint
en attendant le reste de l'équipe complète de la tutelle.