17 Avril  2002

April 17, 2002

17 Avril  2002
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En moins de 48 heures le président de la République bolivarienne du Venezuela, Hugo Chávez est revenu au pouvoir sous les acclamations du peuple et de tous les partisans de la légalité constitutionnelle tels les militaires fidèles qui l'ont ramené au palais de Miraflores en hélicoptère à l'aube du dimanche 14 avril de l'île de Orchila située dans la mer ces Caraïbes, d'où les putschistes comptaient en dernier ressort l'envoyer en exil. Le grand patron de la Fedecamaras (Fédération des chambres de commerce) le multimillionnaire Pedro Carmona Estanga, président autoproclamé avait depuis la veille au soir vidé les lieux en voyant s'effriter ses supports et le peuple envahir les rues pour protester contre le coup d'État. Pourtant il avait cru détenir tous les atouts pour réussir le coup avec des chefs militaires félons, la hiérarchie catholique, les dirigeants stipendiés de la Centrale des travailleurs du Venezuela, sa société civile formée de la haute bourgeoisie et de la classe moyenne aisée, et surtout d'une véritable conspiration médiatique qui allait constituer le moteur principal du coup d'État en marche.

Il nous faut d'abord dire que ces journées d'avril sont l'aboutissement d'un complot qui se tramait depuis longtemps et dont les plans avaient été finalisés au mois de décembre dernier. Il leur manquait aux meneurs seulement une réplique de Pinochet, comme lors du coup d'État contre Salvador Allende au Chili en septembre 1973. Ils avaient bien trouvé deux ou trois généraux et autres officiers «dissidents» qui, à tour de rôle, sont venus déclarer leur désaccord avec le gouvernement de Hugo Chávez, mais ils ne faisaient pas le poids ou manquaient d'influence au sein de leur institution. En outre ils réclamaient «plus d'appui» de la part des Etats-Unis et établirent un document à cet effet prônant «les bases pour un accord démocratique» qui n'était rien d'autre qu'un programme de gouvernement. Ce document était signé par «nul autre que le futur 'président' Pedro Carmona», fait observer la journaliste Stella Calloni (La Jornada, Mexico, 14-04-02) qui cite par ailleurs ce que déjà au mois de «mars dernier écrivait de Caracas l'analyste Pedro Fernández qui disait alors: ''Le terrain était préparé à Washington''» (La Jornada, id.). Un appui qui allait comprendre un apport médiatique déterminant, comme nous le verrons plus loin.

Il ne restait donc aux acteurs en scène qu'à passer à l'action. Ce qu'ils ont fait la semaine dernière. Comme l'explique Maximilien Averlaiz, un des dirigeants du mouvement populaire vénézuélien, dont le témoignage a été rapporté dans son édition du 12-04-02 par le journal belge Solidaire: «Le complot semblait bien préparé. Tout a commencé par un appel à la grève générale pour le mercredi 10 avril lancé par une alliance entre l'organisation patronale Fedecamaras (présidée par Pedro Carmona) et le syndicat corrompu Central de Trabadores de Venezuela (CTV) ... La grève a cependant en grande partie échoué. Elle n'a eu lieu qu'à quelques endroits. Ailleurs les patrons ont purement et simplement fermé leurs usines, de sorte que les ouvriers ne puissent pas travailler», c'est-à-dire tombent en «grève» forcée. Après la première journée de grève, Fedecamaras et la CTV ont dit qu'elles la prolongeaient pour une durée indéterminée «en appelant à manifester pour le 11 avril». Évidemment, aussitôt des partisans du gouvernement constitutionnel, le petit peuple des bidonvilles les pauvres descendus en masse des quartiers périphériques se sont regroupés devant le Palais présidentiel alors que la multitude de provocateurs se rapprochaient. Les meneurs sont alors passés à l'étape suivante, car avec l'épuisement de leur grève, « le sang devait couler» pour justifier leurs griefs contre la «dictature» de Chávez» et le déloger de la présidence. «Il devait y avoir une justification pour l'intervention des Forces armées», reconnaissait fort justement Fernando Ochoa, un ex-ministre vénézuélien de la Défense dans le Washington Post de ce mardi 16 avril, «les officiers partageaient cette idée avec la société civile.» Le gouvernement a voulu prévenir la manoeuvre et donné l'ordre à la garde nationale de s'interposer entre les deux groupes... À ce moment des tireurs embusqués et des policiers en civil aux ordres du maire d'extrême droite de Caracas, Alfredo Peña, ont commencé à tirer, faisant une dizaine de morts et plus d'une cinquantaine de blessés. «La majorité des morts se trouvaient du côté des sympathisants de Chávez» (Solidaire, id.) Il ne restait plus aux putschistes qu'à faire aboutir leur projet. En effet, sur l'entrefaite, un groupe de la garde nationale et une partie de l'État-major de l'armée se sont tournés ouvertement contre le président, lui ordonnant de démissionner sinon ils bombarderaient le Palais.

Avant de poursuivre, faut-il bien revenir sur l'arme principale de l'arsenal des putschistes. Il ne s'agit pas en l'occurrence des deux généraux Efraín Vásquez et Ramón Ramirez Poveda, tous deux anciens élèves de l'École des Amériques surnommée l'École des assassins (le Pentagone l'a innocemment maquillée depuis l'année dernière sous le nom d'Institut pour la coopération en sécurité de l'hémisphère occidental) que les putschistes ont recruté pour faire office de «Pinochet», mais de l'immense réseau de désinformation sans précédent qui avait été orchestré et synchronisé au service du coup à l'échelle continentale et des complicités du même genre. En effet, dès le début de ladite grève, les chaînes de télévision privées locales revenaient toutes les dix minutes sur des images destinées à intensifier l'ampleur de la grève et des manifestations contre Chávez dont le discours sur les ondes était arbitrairement interrompu. Mais l'apport le plus considérable pour la répercussion des manipulations des faits à d'autres médias a été réalisé par le tout-puissant réseau nord-américain CNN. Son émission en langue espagnole du jeudi 11 avril a consacré trois heures sans interruption à montrer en parallèle sur l'écran les protestations non loin du palais de Miraflores contre Chávez et l'image de ce dernier, répercutant uniquement les versions des événements fournies par les putschistes, leurs complices et leurs protecteurs. Ces derniers clamaient la «perte de contrôle» de la situation par Chávez qui, d'après eux, avait agi en dictateur en fermant deux chaînes de télévision et une station de radio, qui fonctionnaient pourtant sans licence sur des longueurs d'ondes non attribuées... Mais bien entendu CNN n'allait pas indiquer ce dernier «détail». De même que CNN laissait entendre que c'était les soldats de Chávez qui avaient tiré sur les victimes. «Information» immédiatement répercutée par d'autres médias dans leurs bulletins, y compris la radio de la Société Radio Canada qui se contentait d'annoncer brièvement le nombre de morts en toute... «objectivité» causés par les troubles...ou de répéter qu'on pouvait compter 800 000 manifestants alors que sur place les estimés atteignaient le huitième de ce nombre, etc. L'intoxication médiatique allait s'amplifier au fur et à mesure qu'approchait l'heure décisive. Ce jeudi 11 avril, à 22h 30, le correspondant de CNN, Otto Neustlandt se mettait à répéter que «personne ne sait où se trouve Chávez et que son épouse avait quitté le pays à bord d'un avion privé». Pourtant le président vénézuélien, comme l'indiquait son porte-parole, se trouvait encore au Palais présidentiel en réunion avec son cabinet. CNN redoublait d'effort et diffusait n'importe quoi, pourvu que ce soit à l'avantage du projet des putschistes. Ainsi le réseau présentait en deux fois le général putschiste Efrain Vásquez comme le commandant en chef de l'armée vénézuélienne, de façon évidemment à donner plus de poids aux déclarations du félon qui disait qu' «il ne s'agit pas d'un coup d'État, mais d'une position solidaire avec tout le peuple vénézuélien». Une heure plus tard la station, sans aucune rectification, annonçait que «le commandant en chef Lucas Rincón avait sollicité sa démission au président Chávez». Plus grave encore, Rincón n'aurait même pas fait partie des putschistes, et Chávez disait à son retour que Rincón l'avait tenu informé des plans des militaires rebelles, et aussi que 15 garnisons sur la vingtaine que compte l'armée vénézuélienne n'avaient pas donné leur accord au coup.

Le président Hugo Chávez n'a point été dupe de cette conspiration médiatique et, depuis l'avant-veille il déclarait: «Nous faisons face à une conspiration ouverte et effrontée et déjà depuis hier on parlait qu'ils étaient prêts pour une insurrection civico-militaire. Et en ce sens les chaînes de télévision se sont jointes (...) Du jamais vu, cette vague de rumeurs et de faussetés qu'on répand à travers le monde (...) On doit aussi parler d'une insurrection médiatique et de ce que cela signifie pour l'avenir de toutes les démocraties. Je dois remercier les travailleurs du pétrole, de la pétrochimie, de l'éducation, de la santé, des transports, (etc.) qui ont travaillé et résisté à cette campagne presque incroyable.»

Une campagne qui allait cependant se poursuivre jusqu'au bout, car pour être en conformité avec l'air du temps, c'est-à-dire avec la Charte démocratique ratifiée l'année dernière par l'OEA, il était nécessaire de faire accepter qu'il ne s'agissait point d'un coup d'État, mais d'une démission du président Hugo Chávez «qui avait perdu le contrôle de la situation».

Malheureusement pour les conspirateurs le président élu refusait de démissionner. Au prime abord, comme le contait par la suite son ministre de l'Éducation , son cabinet et lui décidaient de résister et de périr en défendant leurs idéaux. Mais il eut un éclair, disons de génie, et se souvint de Salvador Allende, et décida de se rendre pour que ses collègues puissent poursuivre la révolution bolivarienne s'il se faisait assassiner. Il négocia avec les putschistes , dont certains étaient d'anciens compagnons d'armes, le respect de l'intégrité physique des membres de son cabinet. Il assumait les risques d'autant plus que parmi les troupes rassemblées par les putschistes, certains soldats ne faisaient qu'obéir sans être de coeur avec les conspirateurs, connaissant la popularité dont il jouissait au sein du peuple. Il fit ses adieux. Et jusqu'au bout il allait refuser de signer sa démission, ce que ses bourreaux clamaient qu'il avait fait. En outre ces derniers allaient être obligés de le changer en cinq fois de lieu de détention à cause de la sympathie dont il jouissait parmi les militaires patriotes dont plusieurs allaient lui permettre de communiquer par téléphone avec ses proches. C'est ainsi que dès la soirée du 12 avril, il parlait à sa fille qui révélait qu'effectivement son père n'avait jamais démissionné ni n'avait jamais eu même l'intention de se courber aux injonctions des putschistes. De même qu'un certain sergent Rodriguez faisait parvenir un fax écrit par Chàvez où celui-ci réfutait les mensonges colportés par les criminels. Et l'espoir renaissait de ramener le président au pouvoir plus vite encore que ne sauraient le croire les usurpateurs.

Pedro Carmona Estanga ne manquait pas d'audace entre-temps, qui le jour même du putsch, se faisait investir d'emblée «président du Venezuela», rejetant tout aussi bien l'adjectif «bolivarienne» associé à la désignation officielle du pays telle qu'inscrite dans la Constitution. Il faut dire que la Constitution, il prenait des moyens extrêmes pour l'assujettir à sa «démocratie» qu'il voulait instaurer et sa volonté de faire avaler son coup d'État comme une accession démocratique à la présidence. D'abord il voulait convaincre que le président constitutionnel gardé prisonnier par ses sbires avait démissionné. Carmona, là encore, ne tenait point compte que si tel était le cas, c'est devant le Congrès qu'une telle décision devait être présentée par l'intéressé lui-même. Peu importe, et à la deuxième objection voulant que ce soit le Vice-président Diosdado Cabello qui doit remplacer le président en cas de démission ou d'empêchement de ce dernier, le «président» Pedro Carmona avait aussi une solution, il avait lâché ses janissaires aux trousses de Cabello pour le retrouver et l'assassiner. De toutes façons, il n'avait pas l'air de trop s'en faire, indiquant qu'il était désormais le chef suprême du pays. Pourquoi se serait-il attardé à respecter une Constitution qu'il venait de mettre de côté? Sans perdre de temps d'ailleurs, il proclamait sans sourciller l'«Acte constitutif» de son gouvernement énoncé en onze points: dissolution de l'Assemblée nationale, de la Cour suprême; révocations d'au moins 75 maires, de plusieurs gouverneurs des États, etc.; convocation d'élections dans un an (les législatives avant décembre 2002); annulation de 40 décrets-loi votés par le Parlement et concernant les mesures sociales en faveur des classes défavorisées prises par Hugo Chávez, notamment la Réforme agraire; nomination de neuf ministres dont 3 militaires et le reste des membres de sa société civile. On ne sait s'il s'en rendait compte personnellement mais alors qu'il disait combattre la «dictature» de Chàvez, aux yeux de tout le monde il était évident que son «programme» n'était rien d'autre qu'une dictature d'extrême droite qui ne pouvait être au service de la démocratie qu'il était en train d'étrangler. Sans compter qu'il mettait une machine répressive en marche pour investir et violer les demeures des parents des ministres et autres fonctionnaires du gouvernement de Chávez.

Certains analystes ont cru voir la cause de l'échec du putsch par suite de la mainmise de Carmona sur tout l'appareil, qu'il n'y aurait fait volontairement aucune place aux représentants de la CTV et n'octroyant aux militaires que la portion congrue. On peut en douter, et trouver d'autres bonnes raisons, disons tactiques et conjoncturelles, pour l'absence de la CTV et le nombre relativement restreint de militaires dans la distribution des charges. Car ce coup d'État n'a point été improvisé, il avait été longuement mûri, et sa préparation remontait déjà à plus de six mois, «quand un groupe de militaires en service actif et d'autres à la retraite, conduits par le vice-amiral Carlos Molina et le colonel d'aviation Pedro Soto s'étaient mis à la tâche», d'après le Washington Post (16-04-02). Ce journal indique aussi par le même occasion que des militaires liés au putsch s'étaient réunis avec des fonctionnaires de l'ambassade des Etats-Unis à Caracas dans les semaines précédant le coup. Le 8 février dernier des dépêches émanant d'au moins trois grandes agences d'information (Reuters, AFP, DPA) ne communiquaient-elles pas que le Fonds monétaire international (FMI) serait disposé à appuyer au Venezuela un possible «gouvernement de transition», car ce pays a un bel avenir...

Un projet donc préparé de façon aussi méticuleuse, avec toutes ces ressources, toutes ces grandes complicités, n'aurait pas été laissé aux caprices d'un seul homme. Et alors même que le «président» Pedro Carmona aurait voulu en faire à sa tête, les militaires qui l'entouraient l'auraient rapidement ramené à la raison. Il avait d'ailleurs prêté serment, ou ce qui en avait l'air, sur l'une des principales bases militaires, jurant devant «Dieu Tout-Puissant», avec la bénédiction du président de la Conférence épiscopale vénézuélienne Mgr Baltasar Porras et l'aval de Wall Street, réalisant la Sainte alliance: l'épée, la croix et l'argent. Merril Lynch, la plus grande agence de courtage de Wall Street, pavoisait d'ailleurs moins de huit heures après le coup, faisant déjà parvenir à ses clients un communiqué intitulé: «Profiter de la transition», pour leur annoncer de se préparer à participer au partage du pétrole vénézuélien. Le putsch était célébré par tous les milieux proches de l'establishment de Washington. Ainsi le New York Times dans son principal éditorial du lendemain saluait la «démission» ou «renvoi» de Chávez sans aucune réserve, puisque grâce au coup d'État, d'après le grand quotidien, la démocratie vénézuélienne allait connaître de nouveaux jours: «Washington, écrivait-il, a grand intérêt à récupérer le Venezuela. Caracas fournit maintenant 15 % des importations pétrolières des USA, et avec des politiques plus saines, le Venezuela pourrait en fournir plus.» Pour sa part, l'un des organisateurs, le colonel Pedro Soto, tout en n'étant pas à l'avant-scène, continuait à s'activer. Une fois le coup d'État «réussi» il s'était rendu à Washington au Département d'État, puis à Miami où il rencontrait des dirigeants de la Fondation cubano-américaine, l'organisation terroriste anti-castriste dont les agents déjà sur place à Caracas ameutaient un demi-millier de personnes pour attaquer l'ambassade cubaine au Venezuela. Otto Reich, anti-castriste sans limites, lié à la CIA, savourait son triomphe, car déjà le mot d'ordre était lancé par Edgar Paredes, promu dirigeant de la compagnie des pétroles du Venezuela: «Plus un seul baril de pétrole pour Cuba», en référence au contrat de livraison de pétrole à prix préférentiel signé par Chávez et le gouvernement cubain. De son côté, George A. Folsom, président de l'Institut républicain international, organisation financé par le gouvernement fédéral des Etats-Unis dont nous connaissons bien les magouilles et intrigues en Haïti, émettait un communiqué disant: «L'IRI applaudit le courage des dirigeants de la société civile ­ membres de la presse, l'Église, les éducateurs et administrateurs des écoles, les leaders des partis politiques, les syndicats et le secteur patronal ­ qui ont risqué leurs propres vies dans leur lutte pour restaurer la démocratie authentique dans leur pays.» L'ultra ­réactionnaire sénateur républicain d'extrême droite Jesse Helms était de la fête lui aussi et exprimait sa satisfaction: «La démission à l'aube de Hugo Chávez comme président du Venezuela ne peut être vue que comme une bénédiction et comme la volonté du peuple»... N'oublions point en l'occurrence l'ex-président vénézuélien Carlos Andrés Pérez, poursuivi dans son pays pour corruption et enrichissement illicite, qui de New York se préparait déjà à rentrer à Caracas retrouver son proche et ex-collaborateur le «président» Pedro Carmona, mais qui malheureusement pour lui, devait changer d'avis aussi vite que la situation se retournait contre son protégé. Tous les initiés des coulisses de Washington y trouvaient donc leur compte avec le renversement du président constitutionnel Hugo Chávez et le faisaient savoir assez vite. Il ne restait plus que la décision officielle du centre de l'Empire. Elle ne tarda pas non plus, et malgré les acrobaties, elle représentait la reconnaissance du fait accompli, d'un événement que l'on attendait avec toutes les «bonnes raisons» prêtes pour le justifier. D'abord le Département d'État, dont le porte-parole Philip T. Reeker accablant la victime annonçait: «Les actes d'hier ont amené à la formation d'un gouvernement de transition jusqu'à ce qu'on puisse procéder à de nouvelles élections.» Son homologue à la Maison-Blanche Ari Fleischer, à peine deux heures plus tard corroborait, disant: «Un gouvernement civil de transition a été installé et il a promis des élections prochainement»; et l'effronté poursuivait «Rien n'indique que ce fut un coup d'État»... Cela dépend, pourrait-on ajouter, à qui cela convient pour que c'en soit un! Car en fin de compte, malgré la fameuse Charte démocratique signée par les pays membres de l'OEA l'année dernière, dont le principal sinon le seul promoteur est le gouvernement de Washington lui-même, celui-ci n'en a pas pour autant abandonné la pratique de fomenter et d'organiser des coups d'État contre tout gouvernement progressiste. S'il peut «éviter» de le faire en installant avec un coup d'État un Pedro Carmona qui dit, lui, ne pas faire de coup d'État, c'est tant mieux?

Donc tout en reconnaissant de fait le régime putschiste de facto représenté par Carmona, le porte-parole Ari Fleischer se débattait pour «rationaliser» cette reconnaissance par rapport à la Charte démocratique, et il en remettait dans la désinformation contre le régime de Chávez: «Nous savons, disait-il encore, que les actions provoquées par le gouvernement de Chávez ont amené cette crise. Il a interrompu des manifestations pacifiques, et ses sympathisants par ordre de son gouvernement ont tiré contre des manifestants désarmés causant 10 morts et 100 blessés. Les militaires et la police du Venezuela ont refusé de tirer sur les manifestants pacifiques et ont refusé de soutenir le rôle du gouvernement dans ces violations des droits humains.» En conséquence, d'après Fleischer, c'est ce qui a amené la démission de Chávez. Sa fertile imagination allait devoir s'arrêter devant la réalité, car Hugo Chávez, qui n'avait point démissionné allait revenir au pouvoir le lendemain même. Car malgré tous ces appuis que nous venons d'énumérer pour sa «présidence», et tous les atouts nécessaires dont il avait cru bénéficier, il lui en manquait un à Pedro Carmona: celui du peuple vénézuélien. Ses complices ne l'avaient abandonné effectivement qu'au moment où ils se sont rendus compte que le peuple sortait de sa surprise et de la confusion qu'avaient alimentée les grands moyens de presse. Il faut aussi rappeler l'action décisive de militaires patriotes qui, une fois sortis de leur torpeur et aiguillonnés par le sursaut populaire, se sont organisés pour retrouver leur président et le tirer des griffes des putschistes qui l'avaient déjà exilé sur l'île d'Orchila en attendant de l'expédier vers une terre étrangère. Dans l'après-midi du samedi le vent a commencé à tourner contre les putschistes, lorsque le général Raúl Isaias Baduel, à la tête de sa brigade de 2000 parachutistes stationnée à la base de Maracay située à 80 km de Caracas, se rebelle contre Carmona et ses complices. Jusqu'au bout les putschistes auront cependant essayé de s'en tirer en dépêchant le même jour un avion pour déporter Chávez. Mais ce fut peine perdue, car des hélicoptères des militaires fidèles arrivaient pour le délivrer et le ramener à l'aube du dimanche 14 avril au palais de Miraflores où l'attendait une foule en liesse. Mais qu'est-ce qui aura motivé les classes dominantes vénézuéliennes et une corporation syndicale à conjuguer leurs efforts pour défier l'ordre constitutionnel et à mener une action d'une telle envergure pour se défaire d'un président élu en 1998 et confirmé dans sa fonction deux ans plus tard après le vote d'une des Constitutions les plus progressistes du monde? Pourquoi l'impérialisme aura-t-il jugé bon de mettre tout ce poids dans la balance alors qu'il lui restait d'autres moyens de pression?

Rappelons encore que ce coup d'État interrompu est certainement la tentative la plus achevée de déstabilisation du pays, mais ce n'est point la première manifestation concrète de l'hostilité des classes dominantes à l'endroit de Hugo Chávez et de la Révolution bolivarienne qu'il dirige. Placé dès le début sous le signe de la lutte contre la corruption et de la prise en compte finalement des intérêts de la masse des démunis et des pauvres et des richesses du pays, dès le début il a été la bête noire des élites. Celles-ci ont vu avec l'ensemble des 49 lois sociales qu'il faisait voter au mois de décembre dernier qu'il tenait parole et qu'il s'attaquait pour de bon à leurs immenses privilèges et donc à d'importantes causes de la misère du peuple. Comment expliquer en effet qu'avec 350 milliards de revenus pétroliers, rien qu'au cours des trois dernières décennies, le Venezuela compte 80 % de sa population vivant dans la pauvreté? Évidemment, face à ces lois le patronat et ses alliés s'est mis à crier contre «ces attaques à la propriété privée qui font fuir les investissements», contre la «dictature», etc. En réalité il s'agissait en l'occurrence pour le président, qui avait déjà commencé la lutte contre l'effroyable corruption, de rendre effectives des mesures visant directement à l'amélioration du quotidien de ce peuple de laissés pour compte qui l'avait porté au pouvoir en 1998 et renouvelé son attachement à son projet en 2000 : par exemple la distribution de terres aux paysans, renforcer la planification de l'État dans l'économie, surtout le secteur stratégique des hydrocarbures où la production doit être contrôlée, etc. Ce point touchait cependant les intérêts des dirigeants de la société d'État du pétrole du Venezuela et son aristocratie syndicale. Disons en résumé que ces lois sapent dans leur contenu des privilèges exorbitants et des abus enracinés, considérés comme allant de soi par certains secteurs et les intérêts de classe d'une oligarchie cependant trop discréditée pour se lancer seule dans l'aventure consistant à se mettre en travers des attentes populaires. Mais un allié de choix attend toujours à la porte, directement intéressé à se défaire d'un Chávez, obstacle évident pour ses plans en général en Amérique latine. D'une part sa politique étrangère indépendante, son rôle dans la revitalisation d'une OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) moribonde pour empêcher la mainmise des monopoles transnationaux et la fixation des prix au gré de ces derniers; son opposition au néolibéralisme, et aussi les liens fraternels établis avec la Révolution cubaine qui a d'ailleurs été l'un des rares gouvernements à condamner sans équivoque le coup d'État du 12 avril.

La proclamation de ces lois sociales et leur application avaient d'ailleurs trop tardé et devraient justement rompre l'apathie des masses, leur impatience, raviver leur confiance et faire remonter la popularité du gouvernement. C'est ainsi que face au coup d'État le peuple a immédiatement compris que c'était justement contre ces mesures prises en sa faveur que les élites avaient décidé de mettre fin à la Révolution bolivarienne. La réponse aux forces de déstabilisation avait manqué jusqu'à présent de plus de contenu pour la poursuite de la Révolution bolivarienne. D'autant plus que le gouvernement a négligé d'offrir un véritable encadrement politique et organisationnel à sa base pour que celle-ci puisse appréhender les enjeux face à la férocité des classes dirigeantes traditionnelles qui s'allieront avec n'importe qui pour la défense de leurs intérêts de classe.

En outre Chávez a intérêt à aguerrir politiquement et idéologiquement les masses vénézuéliennes, car il aurait tort de sous-estimer l'impérialisme qui n'en restera pas à cet échec pour ne pas recommencer d'autres tentatives. Et certains militaires qui, aujourd'hui, paraissent avoir regagner le camp constitutionnel, pourraient avoir opéré un mouvement de repli, gagner sa confiance et frapper à nouveau le moment venu. Une vigilance populaire qui devra être à présent de tous les instants, car les trusts du pétrole à la solde du président George W. Bush se préparaient déjà à partager le gâteau pétrolier, et ils ne vont pas lâcher le morceau. Ce à quoi s'oppose Chávez, c'est-à-dire à la prise de contrôle par les financiers de Wall Street de la compagnie des pétroles du Venezuela, le PDVSA. Carmona avait d'ailleurs précipitamment dans sa journée au «pouvoir» restitué la direction de la société pétrolière nationale à l'un de ses hommes, le général Guaicapuro Lameda. Il ne faut surtout pas oublier que l'un des moteurs de la rage guerrière de Bush est son avidité pour contrôler les ressources pétrolières de la planète. Dans son discours l'année dernière sur son programme énergétique, il prévoyait que la demande augmenterait de 50 % dans les prochaines années aux Etats-Unis. Mais quelles que soient les possibilités offertes par les sources alternatives d'énergie, dont l'éolienne avec laquelle au moins deux États de l'Union pourraient être autosuffisants en énergie, pas question d'investir dans ce domaine pour le président des Etats-Unis, car l'empereur texan n'a d'yeux que pour le pétrole dans lequel la famille Bush elle-même brasse de grandes affaires, et qui devrait pallier au déclin financier des Etats-Unis.

Ce qui n'ont eu aucune décence pour qualifier ce coup d'État d'extrême droite d'action démocratique ne reculeront devant rien pour aboutir à leurs fins. Se sont-ils jamais préoccupés de savoir les conditions de vie de la population sous les régimes dits démocratiques qui ont occupé le pouvoir à tour de rôle au cours des multiples années antérieures et qui ont retrouvé et relaissé 80 % des gens enfouis dans la misère? N'est-ce pas que le jour même du retour du président Hugo Chávez au pouvoir la conseillère de la Sécurité nationale de Bush, Condoleeza Rice qui ne se gênait pas pour déclarer au réseau de télévision NBC: «J'espère que Hugo Chávez a reçu le message envoyé par son peuple que ses politiques ne fonctionnent pas pour le peuple vénézuélien»..., confondant ainsi cyniquement les intérêts du peuple vénézuélien avec ceux des transnationales pétrolières et de leur agent George W. Bush.

En conclusion, ces événements, leur implication et leur signification vont au-delà du Venezuela, ils concernent tout le monde progressiste, et indiquent à l'évidence que le peuple est prêt à se porter à la défense de ceux qu'il estime et qui lui montrent concrètement qu'ils défendent ses intérêts. On peut faire appel à lui en maintes fois, mais on ne peut le faire tout le temps si son sacrifice s'avère toujours vain.