Haïti Progrès
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Aristide: Obstruction à la justice? 

3 avril 2000 - 3 avril 2002, deux ans déjà depuis que le journaliste Jean Léopold Dominique, journaliste et directeur de la station de radio Haïti Inter, et Jean Claude Louissaint, gardien de la station, ont été lâchement assassinés très vraisemblablement par des tueurs à gage. Deux ans, aussi, depuis qu'un cri constant réclamant justice frappe en vain aux portes de l'appareil d'État au grand complet, contrôlé par des lavalassiens. 

C'est pratiquement la première fois dans toute l'histoire d'Haïti qu'un crime allait provoquer autant d'émoi et de mobilisations nationales et internationales jusqu'à faire de ce dossier un cas emblématique de toute la lutte contre l'impunité. Pourquoi Jean Dominique? se questionnait, et continue de se questionner l'opinion publique au sujet de l'assassinat du journaliste, ce crime qui a secoué la population, surtout la paysannerie. Comment se fait-il que Jean Dominique soit assassiné sous un régime pour lequel il a lutté et qui, loin de vouloir lui rendre justice, cherche plutôt apparemment à enterrer le dossier? La stupéfaction est d'autant plus grande lorsqu'on sait que depuis ces deux ans l'enquête, qui d'ailleurs a toujours tendance à se poursuivre dans notre pays, est quasiment bloquée au niveau de... l'administration Lavalas.

Le premier juge d'instruction à être nommé pour mener l'enquête sur ce double meurtre a été Jean Sénat Fleury. Il avait recueilli les déclarations d'un certain nombre de personnes et ordonné plusieurs arrestations. Mais, invoquant des menaces de mort contre sa personne, il a fini par réclamer son remplacement. Il a été remplacé, en septembre 2000, par le juge Claudy Gassant. La manière avec laquelle Gassant procédait pour instruire l'affaire inspirait confiance à tous ceux qui souhaitent que justice soit rendue à Jean L. Dominique, y compris à son épouse Michèle Montas. Malgré les nombreuses menaces, agressions physiques et les obstacles de toutes sortes rencontrés dans son travail, Gassant a poursuivi son enquête jusqu'à la fin de son mandat le 4 janvier 2002. Un mandat qui n'allait être renouvelé par le président Aristide. Une décision incompréhensible, cela va de soi, qui a été vivement critiquée. Aujourd'hui encore, ceux qui réclament justice pour Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint s'interrogent sur ce «retard», ce refus du chef de l'État à renouveler le mandat du juge Claudy Gassant qui a mené pendant seize mois l'instruction. Ce non-renouvellement de mandat constitue, jusqu'à preuve du contraire, un blocage majeur dans la poursuite de l'enquête. Toutefois, le président ne semble guère s'en soucier, car il disait attendre plutôt un rapport de la doyenne du tribunal civil, Mme Lise Pierre-Pierre sur le travail du juge Gassant pour savoir s'il doit ou non renouveler son mandat. A entendre le président Aristide on croirait avoir affaire à un simple fonctionnaire de l'Etat. N'est-il pas, en principe, le garant des institutions? En tout cas, le chef de l'Etat a grandement intérêt à prouver sa bonne foi dans le cadre de ce dossier en agissant concrètement pour que justice soit enfin rendue à son ancien compagnon de lutte, comme il l'avait promis au micro même de Radio Haïti Inter à la veuve de Jean Dominique, Mme Michèle Montas.

Le blocage se fait aussi à un autre niveau, et non des moindres. En effet, suite à la demande du juge Claudy Gassant qui a réclamé au Sénat Lavalas de lever l'immunité du sénateur Dany Toussaint, les sénateurs se sont servis de tous les prétextes imaginables pour ralentir sinon bloquer l'enquête. Lans Clonès, Gérald Gilles et Prince Sonson Pierre étaient les rares sénateurs à plaider en faveur de la levée de l'immunité parlementaire de leur pair. Malgré lettres personnalisées à chacun des sénateurs et toutes les autres démarches par des organismes des droits humains nationaux et internationaux, tels Reporters sans frontières, Amnistie Internationale, etc., le dossier a été vite mis sous le coude par de grossiers subterfuges au Sénat depuis la présentation du rapport de la commission spéciale qui devait étudier la demande de levée d'immunité du juge Gassant. Rappelons aussi l'imposante escorte qui accompagnait Dany Toussaint lors de la présentation de ce rapport. Un rapport qui a d'ailleurs été la risée de tout le monde, puisque la commission se comportait comme un tribunal chargé de rendre un verdict alors que sa mission était, comme elle le définissait elle-même d'étudier la question de levée de l'immunité de leur collègue. On ne lui demandait ni de l'absoudre ni le condamner, puisque la question essentielle, c'est que le sénateur Toussaint puisse venir témoigner pour justement écarter tout doute sur sa culpabilité. La commission, elle, réclamait des pièces qui n'existent pas ou, si elles existent, elles font partie du secret de l'instruction. Et incidemment c'est à de tels individus qu'on demande de voter des lois! «La montagne a accouché d'une souris», disait le sénateur Lans Clonès. Le pire, c'est que l'actuel Premier ministre, Yvon Neptune, alors président de l'Assemblée nationale, trouvait moyen de cautionner ces tripatouillages. 

Cette situation honteuse, n'a pu empêcher cependant que se poursuive la mobilisation dans cette quête pour que justice soit rendue à Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint. Elle a en outre gagné du terrain, cette ,mobilisation au niveau international avec toujours comme leitmotiv: «Justice pour Jean Dominique».

En prélude au deuxième anniversaire de ces deux assassinats, des journalistes tels Pierre Emmanuel, Fritzson Orius et Sony Estéus de Radio Haïti Inter, au cours d'une conférence de presse ce 2 avril à l'entrée de la station, ont dénoncé un second crime, pire que celui du 3 avril 2000, qu'ils qualifient de «crime d'Etat contre la justice», la démocratie et la liberté d'expression et aussi contre le peuple haïtien qui ne cesse de réclamer justice. Ils accusent aussi la police qui, depuis novembre 2000, refuse d'exécuter des mandats d'arrêt émis par la justice contre l'ancien capitaine Richard Salomon et Franck Joseph. Ils ont aussi annoncé qu'au cours de cette journée du 3 avril 2002 Radio Haïti cessera d'émettre dès 6 heures 07 du matin en vue de commémorer cette sombre date.

D'autre part, la Fondasyon Eko Vwa Jean Dominique, mise sur pied le 4 septembre 2000 pour poursuivre l'idéal de Jean Dominique, dans une lettre ouverte en date du 2 avril adressée au Premier ministre Yvon Neptune a indiqué que la commémoration de la disparition de Jean Dominique sera marquée d'un profond sentiment de dégoût et de colère devant cet exemple particulièrement révoltant de déni de justice. «Notre déception est d'autant plus grande que cette grave insulte à la revendication de justice du peuple haïtien est directement imputable à une équipe politique arrivée au pouvoir au nom précisément de cette revendication. A quelques rares exceptions près, les membres de cette équipe que vous dirigez avec le président Aristide ont, par indifférence ou même activement, multiplié les obstacles à la quête de vérité et de justice dans cette sombre affaire»...

Plusieurs activités seront organisées dans tout le pays pour marquer la date du 3 avril 2002. La Fondasyon Eko Vwa Jean Dominique présentera au ciné Impérial L'Agronome, un documentaire constamment en chantier du réalisateur nord-américain Jonathan Demme retraçant la vie et l'engagement de 40 ans du journaliste Jean Dominique et sa passion pour le pays. La Fondasyon 30 Septembre pour sa part annonce la tenue d'un sit-in devant Radio Haïti où seront distribués plus de 5 milles posters du journaliste. Le coordonnateur de l'organisation Lovinsky Pierre Antoine a indiqué aussi qu'une gerbe de fleurs sera déposée où Dominique a été assassiné sur la cour de la station. Cette campagne de mobilisation sera réalisée sous le thème «si enpinite simen, demokrasi pa ka donnen» (Si on sème l'impunité, la démocratie ne donnera pas)

Les délégués de Kozepèp préparent eux à travers tout le pays une grande mobilisation pour forcer le chef de l'Etat à honorer les promesses faites au sujet du dossier Jean Dominique. Une conférence-débat sera aussi organisée par des journalistes sur les conditions poser de la liberté d'expression en Haïti. Car il y a en effet différentes façons d'opprimer la liberté d'expression, comme pourrait l'indiquer l'assassinat de Jean Dominique et l'impunité dont bénéficient ses assassins qui courent toujours.

Après l'exécutif et le législatif, nous allions oublier le judiciaire qui participe aussi au blocage de l'enquête. En partant de l'ex-ministre de la Justice Gary Lissade qui refusait pratiquement toute protection au juge d'instruction Claudy Gassant jusqu'à la doyenne du tribunal qui affirmait sans aucune gêne qu'alors même que le mandat de Gassant serait renouvelé, elle ne lui remettrait point le dossier Jean Dominique. Les trois pouvoirs ligués pour perpétuer l'impunité? 

Mais les dirigeants de Fanmi Lavalas seraient-ils assez sourds pour ne pas entendre ces innombrables voix qui convergent pour ne réclamer qu'une chose: justice pour Jean Dominique. Seraient-ils assez ingrats pour refuser de rendre justice à un militant politique qui leur a tant rendu service par toutes ses années de lutte en faveur de la démocratie et qui a eu le téméraire courage de dénoncer le coup d'État électoral qu'organisait l'Institut républicain international pour barrer la route du pouvoir à Fanmi Lavalas? 

Et en dernière heure, coïncidence heureuse ou malheureuse, à la veille du 3 avril, ce mardi 2 avril dans l'après-midi, nous voyons le nouveau ministre de la Justice Jean-Baptiste Brown annoncer sur les ondes de Radio Métropole avoir transmis au président de la République le fameux rapport du doyen du tribunal civil sur le renouvellement du mandat de tous les juges en fin de mandat. Mais Brown n'en dévoilait pas vraiment le contenu de ce rapport, se contentant de préciser à maintes reprises: «J'ai transmis au président de la République le rapport du doyen... Ce n'est pas moi qui ai préparé le rapport. Je l'ai transmis au président de la République, je ne suis qu'un intermédiaire dans ce dossier (...) C'est au président de la République de décider.» Nouveau subterfuge, nouveau faux-fuyant, nouveau jeu de cache-cache, etc.?, mais de toutes façons, c'est au président de la République à décider s'il fera... obstruction, à moins qu'il n'en laisse le soin à la doyenne Lise Pierre-Pierre déjà très peu disposée à confier ce dossier à Claudy Gassant... 

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