| Nord-Est:
Adieu production nationale!
La région de Haut-Marie-Bahoux, première section communale
de Ouanaminthe, l'un des rares endroits dans le Nord-Est où la production
agricole prédomine, sera transformée en une zone franche
par les autorités Lavalas. Des travaux d'arpentage ont déjà
débuté dans la région au cours du mois de février
en présence de certains responsables comme l'actuel ministre de
l'Intérieur et des Collectivités territoriales, Jocelerme
Privert. On apprend même que des hélicoptères en provenance
de Port-au-Prince sillonnent régulièrement la zone et des
portions de terres occupées par les paysans ont subi de sérieux
dommages durant l'arpentage. Cependant, comme d'habitude, faisant fi de
la «transparence», l'un des thèmes de sa trilogie «Justice,
Transparence, Participation», le pouvoir Lavalas n'a même pas
daigné avertir les paysans de son projet de s'accaparer.
Toutefois, la population n'est
pas restée impassible face à une telle inconséquence.
Tous les secteurs ont, en effet, fait entendre leurs voix pour dénoncer
le processus d'établissement de cette zone franche. Au cours d'une
rencontre organisée le 15 mars à Ouanaminthe, plusieurs organisations
paysannes, des avocats, des agronomes et d'autres personnalités
ont tenu à se faire entendre.
«Notre problème c'est
qu'en tant que paysans, notre plus grande richesse constitue la terre parce
qu'elle est impérissable. En tant que fils de paysan, je possède
des terres à Massacre. Même si on m'offrait 100 mille dollars
pour un carreau, je ne le céderais jamais parce que c'est notre
seul bien d'où nous tirons tous nos produits, toutes nos denrées»,
a indiqué un paysan, résumant ainsi la position de l'ensemble
de ses confrères qui ne veulent point se voir dépouiller
de leurs lopins de terres.
Le père Gabriel Dorino,
membre de Solidarité frontalière, pour sa part, a critiqué
le fait que les paysans ne soient pas renseignés sur les modalités
de l'établissement d'une éventuelle zone franche dans la
région de Haut-Marie-Bahoux et exige la mise sur pied d'un comité
formé de représentant des paysans et de l'Etat afin d'étudier
la faisabilité de tel projet. «Il s'agit de 80 hectares
de terres, les meilleures de Ouanaminthe pour l'agriculture. Ce sont sur
ces terres que se trouvent les arbres, ou ce qu'il en reste dans le nord-est.»
Alpha Dorsainvil, membre du Mouvement paysan pour le développement
de Ouanaminthe estime à plus de 80 % des terres irrigables de tout
le nord-est l'emplacement choisi pour installer cette zone franche. Par
ailleurs Dorsainvil a indiqué que ces manoeuvres ont débuté
après que le président Aristide eut effectué sa visite
au mois de janvier en République dominicaine. En effet, tout est
allé bien vite aussitôt après. Le 5 mars dernier, comme
nous le rapportions, la Commission mixte bilatérale haïtiano-dominicaine
reprenait la tâche à marches forcées au cours d'une
réunion ministérielle et d'hommes d'affaires à La
Romana en République dominicaine (voir Haïti-Progrès,
Vol 20 No 1, p. 3) pour «activer le plan Hispaniola. 'Ce fonds
(qui) sera constitué par conversion de la dette bilatérale
convertible'»...
L'agronome Gaston Etienne, travaillant
auprès des paysans et proche de l'association Solidarité
frontalière, considère que le choix porté sur cette
région est vraiment contre-indiqué: «On a déjà
délimité la zone d'implantation qui se trouve exactement
à Haut-Marie-Bahoux, une sorte de petite Artibonite pour Haïti
en terme de production agricole. La zone franche ne devrait pas être
établie sur les terres fertiles. On pourrait la transférer
à Dauphin, à Morne Casse. Là ça aurait été
acceptable ou encore on pourrait l'orienter vers Capotille où il
n'existe pas de terres arables de valeur agricole. Nous n'avons aucun problème
à Ouanaminthe pour contribuer à la création d'une
zone franche. Au contraire, celle-ci apportera du travail, va créer
des emplois. Ce sont les conditions de son implantation qui posent des
problèmes» a soutenu l'agronome. Il se souvient aussi
de l'expérience de la plantation Dauphin, dans les années
40, où une grande plaine du nord-est a été louée
à une compagnie nord-américaine pour la production du sisal.
Lorsque cette denrée s'est vu ravir sa place par les fibres synthétiques,
telles que le nylon, sur le marché international, les entrepreneurs
nord-américains, sont partis avec toute leur installation, laissant
la population dans une misère atroce.
Cependant, comment un gouvernement
comme celui que nous avons aujourd'hui, arborant un costume populaire,
peut-il s'obséder à réaliser un tel projet? Surtout
lorsqu'on se réfère aux conséquences néfastes
qu'ont occasionné ces genres de réalisations dans d'autres
pays. «En 1990 on nous apprenait à répéter
que les terres doivent appartenir aux paysans, aujourd'hui on veut nous
déposséder de nos terres au profit des zones franches»
a constaté un paysan de la région, exprimant ainsi le grand
revirement du pouvoir Lavalas.
Ainsi, cette question agraire
ne semble guère intéresser les dirigeants Lavalas au pouvoir
en dépit de l'urgence existante. A la fin de l'année dernière
rappelons-le, le Parlement a voté un projet de loi visant la création
de 14 zones franches à travers tout le pays. Cette question de zones
franches est d'autant plus préoccupante que l'on voit toute l'attention
détournée par des négociations sur une crise artificielle
tandis que continuent à se mettre en place des processus d'expropriation
de la paysannerie, de marginalisation de la production alimentaire et de
démission de l'État.
Cette question était justement
soulevée par le secrétaire général du PPN,
Ben Dupuy, au cours de la conférence de presse du 25 mars. Tout
se fait en catimini, la politique du fait accompli avec la répression
comme une épée de Damoclès (avec la bénédiction
dans ce cas de la communauté internationale) contre tous ceux qui
prétendraient interrompre ces grandes manoeuvres, ces grandes magouilles
en collaboration avec les dirigeants dominicains, mais aux dépens
des cultivateurs haïtiens et bien sûr de la production nationale
en question. L'entreprise de destruction de la production rizicole dans
l'Artibonite n'aura été qu'un versant de cette politique
dictée par le néolibéralisme. Les pontes du régime,
tels les sénateurs, n'en ont-ils pas tiré profit comme nous
l'avons vu antérieurement avec le scandale du riz importé
«en franchise» par une coopérative non enregistrée,
et distribué aux sénateurs pour la vente «à
bon marché»!
En outre la République
dominicaine sera nécessairement avec une dette extérieure
approchant les 7 milliards de dollars la principale et grande bénéficiaire.
Et vu les salaires de misère, qui seront pratiqués, et la
destruction des terres arables au programme, le territoire haïtien
est le lieu tout indiqué où les profiteurs de la «convertibilité
de la dette» viendront installer leurs usines de montage. Le pouvoir
Lavalas fait tout pour plaire à la communauté internationale
en intensifiant la dynamique néolibérale, tandis que son
vis-à-vis de la Convergence ne soufflera point mot, même pour
faire du capital politique, pour ne pas déplaire aux patrons communs. |