Un
nouvel assassinat de JEAN
DOMINIQUE
est il prévisible?
Aujourd'hui 3 mars, cela fait 23 mois qu'un journaliste, militant de
la lutte pour le changement était assassiné. Ce crime crapuleux
avait soulevé l'indignation d'un pays tout entier. Ce cas-test de
l'impunité grandissante fixe aujourd'hui les yeux du monde sur Haïti.
L'année dernière, à pareille date, un 3 mars
2001, 26 associations de la société civile interpellaient
le chef de l'État haïtien: «Ce journaliste militant,
disait la lettre, n'est pas tombé sous les dictatures qu'il avait
si courageusement combattues. Il a été assassiné à
un moment où un gouvernement, dont il appuyait les efforts vers
la justice et le renforcement des institutions, promettait comme vous,
le règne du droit et la fin de l'impunité...Si justice n'est
pas rendue aujourd'hui à Jean Dominique et à Jean-Claude
Louissaint, d'autres êtres irremplaçables seront détruits
par les mêmes assassins ou par d'autres.» Et étaient
soulignées les responsabilités du chef de l'État:
«L'article 136 de la Constitution fait de vous, Monsieur le Président,
le garant de la stabilité et du bon fonctionnement des institutions.
L'article 145 de notre Loi-mère vous donne la responsabilité
de veiller à l'exécution des décisions judiciaires»,
disait la lettre ouverte adressée au chef de l'État.
L'année dernière, à pareille date, le même
3 mars 2001, peu après la diffusion de ce texte sur nos ondes, le
Président Jean-Bertrand Aristide venait à Radio Haïti
apporter publiquement son soutien à l'enquête judiciaire et
s'engageait à ce que l'exécutif mette les moyens nécessaires
à la disposition de la justice pour que l'enquête sur les
assassinats du 3 avril 2000 à Radio Haïti aboutisse. Aujourd'hui
23 mois après, au-delà des mots, des faits parlent:
Fait : Le Chef de l'État dont c'est la responsabilité
directe et exclusive n'a toujours pas renouvelé le mandat du juge
Gassant qui avait fait avancer l'enquête systématiquement
et minutieusement pendant 16 mois, avec courage et compétence, n'hésitant
pas à marcher sur les pieds de présumés intouchables.
Aucune explication n'a été fournie aux milliers de gens qui
depuis 23 mois demandent justice sur ce cas emblématique;
Faits : Tous les moyens mis à la disposition de ce cas de justice,
par le gouvernement précédent, moyens logistiques, techniques
et financiers, ont été annulés. Les budgets spéciaux
et relativement modestes qui avaient créé les conditions
pour que les jugements de Raboteau et de Carrefour-Feuille aboutissent
et qui avait permis entre autres aux deux premiers juges d'instruction
assignés à l'enquête sur les assassinats de Jean Dominique
et de Jean-Claude Louissaint, de suivre dans plusieurs régions du
pays, les ramifications d'une enquête difficile, ont été
éliminés, comme les moyens assignés à d'autres
enquêtes sur le cas des enfants empoisonnés au diéthylène
glycol ou le cas du bébé de Nanoune Myrtil enlevé
de l'Hôpital général. Ces moyens comportaient dans
le cas de l'enquête sur le cas du plus célèbre journaliste
haïtien, des mesures de sécurité pour le juge d'instruction,
et pour certains témoins. Ces moyens n'existent plus.
Fait : Le Sénat de la République, exclusivement Fanmi
Lavalas, renvoie le dossier Jean Dominique au juge d'instruction exigeant
avant toute décision sur la levée de l'immunité parlementaire
du sénateur Dany Toussaint, demandée par le magistrat Gassant,
un certain nombre de pièces dont la transmission constituerait,
selon des juristes, une violation flagrante du secret de l'instruction.
Le Sénat s'érige ainsi en tribunal, violant du même
coup la séparation des pouvoirs.
Fait : la police, théoriquement aux ordres du ministère
de la Justice, détient des mandats d'arrestation jamais exécutés.
Des témoins refusant de se présenter devant la justice, des
assassins présumés, ou ayant commis leurs forfaits au vu
et au su de tout le monde circulent librement, dans ce cas comme dans d'autres.
Parallèlement un nouveau juge est assigné au cas Jean
Dominique et Jean-Claude Louissaint, non par l'Assemblée des juges
comme le prévoit la loi mais par la Doyenne du tribunal civil dont
on connaît l'animosité publique contre le juge Claudy Gassant.
Fait: me direz-vous: l'enquête avance. Le juge Pierre Josiard
Agnant qui a une formation juridique semblable à celle du juge Gassant,
entend la partie civile et convoque un présumé témoin
et un inculpé, faisant avancer en effet l'enquête à
partir des interrogatoires déjà réalisés par
le Juge Gassant. Le sénateur Toussaint, inculpé par le juge
Gassant pavoise et crie victoire. Ce n'est pas tous les jours qu'un inculpé
choisit le juge d'instruction qui l'interrogera. Victoire aussi me direz-vous
pour l'instruction, puisqu'elle semble avancer. Autour justement de ces
faits, des questions graves se posent sur la volonté politique
réelle de donner justice à Jean Léopold Dominique,
23 mois et plusieurs assassinats plus tard. Sur le cas du juge Gassant,
on pourrait certes évoquer la nécessité pour le pouvoir
en place de ménager certains membres riches et puissants du parti
que le juge d'instruction n'avait pas lui même ménagé,
ou des membres de l'appareil judiciaire qui serait jaloux de l'attention
porté à ce magistrat instructeur qui a ravi pendant des mois
la une de l'actualité. Raison d'État. Amadouer au nom d'une
réconciliation factice les adversaires ou concurrents politiques
éventuels au sein d'un parti en implosion accélérée.
Des questions encore plus graves se posent : Aurait-on choisi ici de
sacrifier l'aile saine de ce parti, qui s'est exprimée en faveur
d'une enquête judiciaire indépendante et transparente, aux
trublions de son aile mafieuse? Renvoyer alors aux oubliettes de l'enquête
qui «se poursuit» les revendications de justice sur le cas
emblématique de Jean Dominique serait-il l'un des prix payés
pour le pouvoir?. Mais le pouvoir à quel prix?
Concrètement, quelle faute professionnelle aurait commise le
juge Gassant, à qui pourtant la Cour de Cassation vient de donner
raison sur la Doyenne Lise Pierre-Pierre? Pourquoi ce silence du Chef de
l'État? Nous avons le droit de savoir. Vous vous souvenez,
sans doute, Monsieur le Président, de ces trois «roch dife»?:
Participation, Justice, Transparence. Car la décision si elle se
confirme de ne pas renouveler le mandat d'un magistrat instructeur compétent,
qui a travaillé 16 mois sur une enquête, peut sembler à
court terme l'option facile, mais cette décision même si elle
n'est jamais annoncée explicitement aura un pouvoir d'érosion
incalculable pour la crédibilité du Chef de l'État.
Comment s'attendre en effet à ce que le magistrat Agnant, quelle
que soit sa compétence ou sa bonne volonté, puisse
en quelques jours, se mettre au courant et agir de façon constructive
sur un dossier lourd et éminemment dangereux, alors qu'il
est évident qu'aucun moyen particulier de sécurité
ne lui sera accordé. Peut on croire que l'objectif soit justement:
«l'enquête se poursuit »?
Dans le cas du parti en contrôle du Sénat de la République,
ou dans le cas de la police, l'incapacité à imposer
une ligne directrice, à nettoyer, contrôler, gérer,
rogne dramatiquement l'autorité d'un État déjà
faible, projetant l'image d'une absence de cohésion, de planification,
et surtout de volonté politique .Mais s'agit il d'une simple projection?
Car aujourd'hui au-delà du dire et des promesses, les faits révèlent
un jeu aux dés pipés et la dangereuse gangrène qui
ronge le pouvoir. Principes et balises morales sont chaque jour davantage
accommodés à la sauce de l'opportunisme politique . Les idéaux
auxquels Jean croyait, un socialisme généreux mais rigoureux,
une démocratie respectueuse des libertés, une indépendance
nationaliste, tirant partie d'une longue histoire de résistance,
ces idéaux que Jean appelait «Lavalas», sont chaque
jour foulés aux pieds, dans cet État balkanisé où
les armes imposent la loi du plus fort, ou les appétits de pouvoir
et d'argent ont préséance sur le bien public, affaiblissant
de plus en plus un parti qui paradoxalement a en mains tous les leviers
institutionnels du pays. Nos inquiétudes sont profondes parce que
lorsque les fissures deviennent crevasses, c'est sur nous tous collectivement
que l'édifice s'effondre.
Il est peut être devenu aujourd'hui politiquement incorrect
d'exiger, près de 23 mois après les meurtres du 3 avril 2000,
la vérité, et la justice. Mais nous qui aspirons simplement
à un pays décent, nous n'accepterons jamais que Jean Léopold
Dominique soit de nouveau assassiné, cette fois à petit feu.
Michèle Montas Dominique/ Editorial de Radio Haïti
le 3/3/02 |