Haïti Progrès
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Assassinat du député Durogène
Meurtre crapuleux ou crime politique?Quand on pense que la coupe est pleine, c'est alors qu'arrive non pas l'imprévisible, mais un autre meurtre «spectaculaire» à la suite de bien d'autres survenus ces derniers jours, tel celui de ce policier une dizaine de jours auparavant à Petit-Goâve. On ne s'y attendait pas non plus que cette fois ce serait un membre du Parlement qui allait faire les frais de ce nouveau crime et causer un émoi général avec les interrogations que cet événement devrait soulever.
Comme l'ont rapporté des témoins et suivant les premières déclarations, le député Marc André Durogène des Gonaïves revenait de sa circonscription le dimanche 17 février en compagnie de sa femme et de sa fille avec ses agents de sécurité à l'arrière d'un véhicule pick-up. A la hauteur de la ruelle Nazon, dans la capitale, vers les cinq heures de l'après-midi, il est pris dans un embouteillage. Sur ce arrivent près de sa voiture deux individus sur une moto qui entament un genre de discussions avec ses gardes du corps. Brusquement les deux bandits en partant ouvrent le feu sur le député qui aurait reçu plusieurs balles, mais c'est l'une à la tête qui allait lui être fatale comme on l'aura rapporté à l'hôpital où l'on constatait son décès.
Évidemment dans les milieux officiels c'était la désolation, et dès le lendemain le bureau de la Présidence émettait une extensive note de condoléances à l'endroit de sa famille et de ses proches, disant entre autres: «La Présidence déplore profondément la mort du député Marc André Durogène, assassiné aux environs de 5 heures de l'après-midi, le dimanche 17 février, sur la route de Nazon, à Port-au-Prince. Une fois de plus, la Présidence condamne sans réserve tous les actes de violence qui sèment le deuil au sein de la famille haïtienne. La présidence présente ses sympathies à la famille éplorée, ainsi qu'à ses collègues parlementaires. Le président de la République garant des institutions promet de veiller à ce que le système judiciaire assume ses responsabilités, ce pour le plein épanouissement de la justice haïtienne, dans l'identification et l'arrestation des présumés coupables de ce crime crapuleux.» La justice aura-t-elle les moyens cette fois de poursuivre l'enquête jusqu'au bout?, c'est sans doute là la principale question qui se poserait à la suite de tant d'autres investigations avortées en cours de route ou qui s'éternisent pour une raison ou pour une autre que personne n'arrive à percer, du moins publiquement.
Par ailleurs dès que la nouvelle fut parvenue dans sa circonscription des Gonaïves, c'était le branle-bas, car une vague de manifestations pour réclamer justice se déclenchait, et ce lundi 18 février rien ne fonctionnait dans cette ville, même pas les transports publics, car des pneus brûlaient sur la chaussée. Et il y aurait eu de bonnes raisons à ces déploiements de colère, si l'on se réfère au parcours politique public de Marc André Durogène qui n'aura pas été quelqu'un ayant embarqué dans le mouvement Lavalas par hasard ou par opportunisme, comme malheureusement bien de ses confrères au Parlement.
Né dans la capitale en avril 1965, déjà à 25 ans, en 1990, Durogène était membre du directoire du FNCD («première mouture»), et à partir de là il s'engageait dans le grand Mouvement Lavalas qui portait Aristide à la présidence pour son premier mandat. Lors du coup d'État il avait dû gagner l'exil à la suite du chef de l'État. En juin 2000, il était élu député pour la première fois.
Mais de ses collègues députés, à part des propos de circonstance et qu'il «avait fait partie de plusieurs commissions, notamment celui, des Finances», on n'apprenait pas grand-chose qui aurait pu donner des indices quant au mobile de son assassinat. Crime crapuleux accidentel? Lui ou un autre?, ses assassins à la faveur n'aurait pas fait dans les détails pour faire feu suivant leur humeur?
À leur crédit, il faut reconnaître que les parlementaires de Fanmi Lavalas n'auront pas essayé aussitôt d'utiliser ce meurtre d'un des leurs pour spéculer grossièrement à la manière de leurs adversaires de la Convergence pour accuser ces derniers d'en être à l'origine. Ainsi Félito Dorant, président de la Chambre basse, à la question d'un journaliste lui demandant «s'il s'agissait d'un assassinat politique», répondait assez dignement: «Nous n'avons pas d'interprétation. Il a été assassiné, c'est tout ce que nous pouvons dire pour le moment. C'est la Police qui est en mesure de mener l'enquête pour nous faire savoir.» Cette réaction contraste fort avec l'attitude du chef du MDN, Hubert de Ronceray, un des dirigeants de la Convergence, qui, à l'occasion de l'assassinat d'un policier à Petit-Goâve, sautait sans crier gare aux conclusions, allant même jusqu'à émettre un audacieux et long communiqué daté du 11 février dernier, signé solennellement: «Pour la Convergence Démocratique; Hubert de Ronceray, Président du MDN, Porte-parole du MPSN, Membre du Directoire de la Convergence Démocratique»; et disant entre autres: «Le dimanche 10 février vers 1 heure du matin, l'officier de police Ricardo Bastien a été tué de trois balles à la tête par un collègue au commissariat de police de Petit-Goâve. L'agent Ricardo Bastien, (...) témoin de Jeyovah, ne partageait l'opinion ni n'approuvait les actes de la plupart de ses collègues (...) Ses discussions avec d'autres membres du commissariat sont souvent venues proches de la confrontation (...) Sa sagesse en était venue à exaspérer son supérieur, au point d'être vue comme une trahison et ils décidèrent d'éliminer physiquement Ricardo Bastien (...)» C'est délirant, comme on peut le constater, car de Ronceray n'hésite pas à lancer de graves accusations sur un scénario sui generis contre «le supérieur» en question sans apporter aucune preuve, uniquement pour essayer de faire du capital politique sur le cadavre du policier.
Pour en revenir à l'assassinat du député Durogène, cela a paru secouer les deux Chambres, et à en croire les déclarations de certains parlementaires, la justice et la police allaient avoir de la besogne. Pour le député Millien Rommage, «il faut plus d'efforts afin de renforcer les techniques de sécurité, le sang du député n'aura pas été versé en vain, il faut mettre fin à l'impunité et à ces modes d'actes d'assassinat». Le député Darigo Odigé trouvait pour sa part qu'«il y a quelque chose à la base de cet assassinat. L'enquête ne doit pas 'se poursuivre'. Il ne faut pas que cet acte reste impuni».
Cette nouvelle victime de l'insécurité, qui a frappé l'un des leurs, aura-t-elle servi à réveiller la conscience des parlementaires? On pourrait l'espérer si l'on devait se fier à l'indignation qu'exprimait en l'occurrence le sénateur Jean-Claude Délice qui s'exclamait: «Je demande aux autorités policières et judiciaires d'ouvrir très rapidement une enquête, mais cette fois une enquête sérieuse.» (Les précédentes ne l'auraient donc pas été?) Et c'est sans doute pour bien se faire comprendre que Délice ajoutait à juste titre: «(une enquête sérieuse) pour punir selon la loi les criminels, quel que soit leur statut, quelle que soit la puissance de leur(s) chef(s), quelle que soit leur appartenance politique.» Dans ce cas, c'est d'abord au Parlement à commencer à faire son travail en ne défiant pas la justice, comme le Sénat le fait depuis près de deux années. En attendant voyons voir si, une fois passé l'orage, on entendra encore parler de cette nouvelle victime de l'impunité sous lequel les criminels arrivent à s'abriter tout en déroulant leur stratégie politique ou pour des règlements de comptes divers.