Haïti Progrès
Le journal qui offre une alternative
Quels «standards» pour 
satisfaire Colin Powell?
Peu de jours après le séjour de la délégation de la Caricom en Haïti se tenait, comme nous l'avions rapporté la semaine dernière,la réunion des chefs d'Etat et de gouvernement des pays de la Caraïbe, du 3 au 5 février à Belize. Comme nous le disions aussi, le secrétaire général de l'OEA se trouvait sur place, à tout hasard ou à titre d'invité spécial, puisque la journée du 4 février était consacrée au premier sommet conjoint de la Caricom et des pays de l'Amérique centrale. 

C'était aussi l'occasion pour la Caricom de présenter le rapport de ses délégués suite à leur mission en Haïti, en présence du ministre des Affaires étrangères haïtien Joseph Philippe Antonio. Comme il y est dit, dans ce rapport, qui a aussi été remis au représentant d'Haïti, la délégation de la Caricom qui avait été dépêchée à Port-au-Prince du 28 au 31 janvier avait pour mission «d'évaluer la situation et de faire rapport au Bureau de la Conférence (dont) les recommandations sont accueillies et acceptées à l'effet qu'une commission internationale indépendante d'enquête soit établie, selon une plate-forme assez large pour créer la confiance, en vue de l'évaluation des événements du 17 décembre 2001 et concernant les actions correctives qui doivent être prises; que la Caricom soit représentée sur cette Commission et qu'elle devrait jouer un rôle actif dans les efforts visant à renforcer le processus démocratique(...) Ils (les chefs de gouvernement de la Caricom) accueillent la réponse positive du gouvernement haïtien aux provisions de la résolution de l'OEA qui invite le gouvernement haïtien à faire parvenir une invitation à la Commission interaméricaine des droits humains pour mener une visite sur place en Haïti et une autre à l'OEA pour l'envoi de représentants en Haïti pour investiguer...» Ces considérations, même si par la suite, elles devraient comporter des conséquences surtout avec ces invitations officielles répétées à l'ingérence de plus en plus profonde de l'OEA, ne retiennent pas encore l'attention, car jusque là tout était pour plaire à la Convergence, sans déranger pour autant le régime Lavalas qui navigue au pif, et qui avait une bonne raison de se réjouir avec un paragraphe précédent qui dit: «Les chefs de gouvernement de la Caricom pressent la communauté internationale de libérer des fonds pour Haïti en tenant compte des mesures prises par le gouvernement haïtien pour établir un environnement de confiance dans ce pays; et que ces fonds devraient initialement conforter le renforcement des piliers démocratiques de gouvernance tout en fournissant un soulagement humanitaire au peuple haïtien, particulièrement dans les domaines de l'éducation et de la santé.»

Évidemment cette partie allait faire enrager davantage les leaders de la Convergence qui, tout d'un coup, ne veulent plus entendre parler de la Caricom, puisque pour eux le maintien de l'embargo sur l'aide à Haïti est vital à leurs propres fins. Et, Gérard Pierre-Charles, coordinateur de l'OPL, découvrait soudainement «l'ignorance» des représentants de la Caricom: «Quand nous avions reçu la délégation de la Caricom il y a près de 10 jours, nous étions étonné de constater leur très grande ignorance de la situation haïtienne, parce qu'ils n'ont pas d'ambassade en Haïti, ils n'ont pas de ressortissants chez nous. Donc pour nous autres la position américaine correspond à une attitude très responsable.» On ne saurait dire que Pierre-Charles fasse preuve d'autant de sens des responsabilités, puisqu'aussitôt que ses interlocuteurs se trouvent en désaccord avec lui, il les voue aux gémonies. Et tout aussi inconséquent de sa part que de faire sans cesse appel à une puissance étrangère pour le hisser au pouvoir! 

Pourtant la mission de la Caricom n'a fait que reconnaître qu'on ne pouvait ainsi continuer à faire supporter par le peuple haïtien l'enjeu d'un conflit opposant strictement Fanmi Lavalas et la Convergence, d'autant plus qu'on se plaît constamment à qualifier Haïti de «pays le plus pauvre de l'hémisphère».

Mais Pierre-Charles n'a pas eu à attendre longtemps pour pousser un soupir de soulagement, comme il l'exprimait dans sa dernière phrase vantant la «position» de Washington. Car, entre-temps, suite à la treizième Rencontre de la Conférence des chefs de gouvernement de la Caricom à Bélize, ces derniers se retrouvaient le 7 février à Nassau, capitale des Bahamas, en compagnie du secrétaire d'État des Etats-Unis Colin Powell. Et pour celui-ci leur recommandation de mettre fin à l'embargo de l'aide pour Haïti, ne représentait qu'un voeu pieux. Il durcissait même le ton pour déclarer: «Nous continuerons à nous opposer à des prêts internationaux à Haïti. Certaines actions du gouvernement haïtien nous inquiètent. Nous ne pensons pas que le processus politique ait fait suffisamment de progrès pour assurer qu'une aide supplémentaire sera utilisée de la façon la plus efficace. Nous devons et avons pour le président haïtien Jean-Bertrand Aristide et pour le gouvernement haïtien des standards assez élevés avant de pouvoir simplement laisser couler de l'argent sur Haïti.» Incidemment, l'arrivée de Powell avait coïncidé avec celle de six navires de guerre des Etats-Unis dans l'archipel des Bahamas. Et un membre de la délégation accompagnant Powell devait expliquer que c'était le fruit d'un pur hasard, que ces manoeuvres étaient prévues depuis bien auparavant. 

C'était en somme une fin de non-recevoir qu'offrait ainsi Powell. Et le secrétaire général de la Caricom de faire remarquer que «la position des Etats-Unis n'était pas tactiquement correcte ... Vous êtes en face d'une situation où vous n'arriverez jamais à mettre toutes les parties d'accord ... Ça n'arrivera pas». Le chancelier de Guyana Samuel Insanally intervenait aussi pour décrier l'attitude des Etats-Unis dans le dossier haïtien. 

Même si les responsables du gouvernement haïtien se disent satisfaits du rapport et des recommandations de la Caricom, la donne n'a pas vraiment changé. Ce sont les dirigeants de Fanmi Lavalas qui se sont fourrés d'eux-mêmes dans le guêpier, en assujettissant leur légitimité électorale aux décisions de Washington, à commencer par cette question des huit points que le président Aristide s'engageait à respecter auprès de l'ex-président Clinton dès décembre 2000, après son élection et avant son investiture. Depuis lors, à chaque nouveau pas, la communauté internationale n'a fait que lui en demander davantage. Et la barre devient de plus en plus élevée si l'on en croit Colin Powell, d'autant plus que des événements «impromptus» - tels ceux du 17 décembre - continuent à se produire, qui ne font que fournir matière à d'autres exigences qui n'en finissent plus. Quels sont donc ces «standards» auxquels fait explicitement référence le secrétaire d'État américain? Il est vrai que l'absence de transparence et le conformisme du gouvernement Lavalas n'aident pas à percer ce «mystère», mais on peut être sûr d'un point, c'est que la Convergence ne constitue pas plus qu'un pion dans la stratégie machiavélique de Washington envers Haïti. Le nouvel épisode de cette saga diplomatique dans la crise haïtienne aura lieu à la fin du mois prochain lors du sommet de l'OEA qui doit à nouveau se prononcer sur la «crise» haïtienne. La Caricom fera-t-elle le poids dans la balance? 

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