Haïti Progrès
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La démission de Chérestal 
annonce-t-elle des changements?

Le président de la République Jean-Bertrand Aristide a accepté la démission du Premier ministre Jean-Marie Chérestal au cours du conseil des ministres du lundi 21 janvier. Lors de cette réunion, M. Chérestal a réitéré sa volonté de partir au chef de l'Etat, et «a remercié tous les membres du gouvernement et leur promet de continuer à travailler pendant cette période de transition avec tout le cabinet ministériel», a rapporté le ministre de l'Information Guy Paul. Suivant l'article 165 de la Constitution, le gouvernement démissionnaire liquidera les affaires courantes jusqu'à la nomination d'un nouveau Premier ministre et la formation d'un nouveau gouvernement. Le président Aristide devra donc entrer en consultation avec les présidents des deux Chambres afin de choisir un remplaçant à Jean-Marie Chérestal.

La démission de Chérestal n'est point une surprise et tout le monde s'y attendait après toute la cabale orchestrée à cette fin au sein même de son propre parti et exprimée sur tous les modes par les plus bruyants sénateurs de son propre parti, Fanmi Lavalas. Il n'avait rien à gagner en allant recevoir d'eux un vote de censure inévitable. Cet hallali contre Chérestal a même pris à certains moments des accents de rancune personnelle, à tel point que l'on se demande si les accusations de corruption lancées contre lui ne pourraient pas représenter une preuve de son honnêteté, d'autant plus que c'est au sein de ses accusateurs, au Parlement, qu'on découvre quotidiennement des larrons qui, pour un oui ou pour un non, se dépêchent de se prévaloir de leur immunité. 

Après une série de déclarations très hostiles à son endroit, le Sénat avait décidé par 10 voix pour, une contre et deux abstentions de l'interpeller le mardi 22 janvier soi-disant pour qu'il vienne s'expliquer sur le bilan de son travail présenté à l'Assemblée nationale lors de la réouverture de la session le 14 janvier. Vu la majorité dont jouissaient ses détracteurs au Sénat, il ne lui restait d'autre choix que la démission préalable. Menés notamment par les sénateurs du Sud-Est Fourel Célestin et Prince Sonson Pierre; de la Grand'Anse, Lans Clonès et Gérald Gilles, ses contempteurs lui reprochaient la corruption au sein de son équipe, les dépenses somptuaires de l'Etat et sa gestion technocratique. «Technocratisme forcené et mal adapté aux réalités de la nation», telle a en effet été une autre critique du sénateur Fourel Célestin, qui avait, «hors d'ordre», le premier lancé soudainement l'attaque au Parlement. Célestin dénonçait l'achat jugé scandaleux pour une valeur de 1 million 734 mille dollars d'une demeure pour loger le Premier ministre. Le signal était donné, et la chasse allait reprendre sans discontinuer. D'autant que pendant les derniers moments, le président Aristide a gardé le mutisme absolu, sans même donner l'impression de vouloir défendre son Premier ministre.

Mais, c'est le cas de le dire, au moment où l'on parle du chat on voit sa queue. Mais cette fois encore, ce n'est point simplement la queue, car alors que le Parlement a obtenu la démission du Premier ministre Chérestal sous prétexte d'une prétendue lutte contre l'incompétence, la corruption, etc., c'est en son sein que jaillissent de nouveaux scandales financiers. Le dernier en date porterait sur le détournement de 117 millions de gourdes en taxes non perçues par l'Etat haïtien sur l'importation de 70 mille tonnes métriques de riz, soit 1 million 385 sacs de 110 livres. Suivant le cas, des parlementaires (députés ou sénateurs) impliqués dans ce trafic tireraient 250 mille gourdes par 10 mille sacs de riz. Le député de la Grande-Rivière du Nord, Nahoum Marcellus avait comme de juste précédemment dénoncé ce trafic comme une cause de la fronde anti-Chérestal. «Ces messieurs sont tellement impliqués dans le banditisme, le crime qu'aujourd'hui ils se mettent à vendre du riz importé, alors qu'ils savent que chez eux il y a une production de riz. Au lieu d'encourager la production nationale, ils la détruisent. Quelle honte pour une telle chambre!... Nous disons à ces messieurs qu'ils peuvent fermer le Parlement, puis le rouvrir pour vendre des sacs de riz, y débarquer du riz. Chaque parlementaire avec en main un cahier de notes des ventes de riz importé», s'est indigné Charles Suffrard de Kozepèp, une organisation paysanne très présente dans la vallée agricole de l'Artibonite.

Le premier secrétaire du bureau du Sénat, Gérald Gilles, a démenti toute implication dans cette affaire, et a souhaité la formation d'une commission d'enquête, une procédure considérée pourtant de plus en plus comme un moyen de noyer le poisson. «Mais, je vous assure, ne vous inquiétez pas pour nous. Nous ne sommes pas impliqués dans une histoire de détournement de près de 117 millions de gourdes. Ceux qui sont impliqués prendront leurs responsabilités», a dit Gilles. La Chambre des députés n'aurait pas non plus été en mesure de donner un rapport satisfaisant sur les distribution d'argent, de nourriture, de jouets effectuées durant les fêtes de fin d'année.

Soutenant malgré tout le Premier ministre Jean-Marie Chérestal, d'autres parlementaires pensent que le problème a été mal posé; pour eux le vrai handicap reste et demeure le problème des élections du 21 mai 2000, qui a causé la cessation de l'aide internationale rendant impossible la réalisation des projets de développement élaborés. C'est le point de vue du sénateur Dany Toussaint qui a vu en Chérestal un bouc émissaire, et qui a fait cette surprenante déclaration: «Moi-même voici une proposition que je ferais: si les sénateurs sont sérieux, honnêtes; si nous avons de la conscience; libérons les pieds du président Aristide, libérons le peuple haïtien, posons un acte patriotique. Nous autres sénateurs du 21 mai, remettons notre démission en bloc aux sénateurs du 28 novembre pour libérer ce pays», a dit Dany Toussaint qui pense qu'ainsi le problème du 21 mai ne se poserait plus, et l'aide étrangère à Haïti reprendrait. Autrement dit il lance la balle tel un messager qui transmettrait le voeu de la communauté internationale à son propre parti! 

D'autres parlementaires comme le sénateur du Sud Yvon Feuillé et le député Arxène Joseph estiment que l'important n'est pas un changement de gouvernement puisque Jean-Marie Chérestal ne saurait à lui seul et en si peu de temps résoudre les problèmes structurels qui accablent le pays depuis environ deux cents ans. Mais d'un autre côté ces éternels «deux cents ans» qui reviennent constamment ne suffisent pas à expliquer les concours de corruption auxquels se livrent quotidiennement plusieurs parlementaires.

En réalité ces interminables négociations ont permis au pouvoir et à l'opposition de mettre de côté les revendications populaires dans leur lutte pour obtenir les faveurs de la communauté internationale. «Le chef d'orchestre de la crise véritablement c'est ladite communauté internationale. C'est elle qui a transformé une question de sept sénateurs en une question globale maintenant de partage de pouvoir, et qui cherche si vous voulez imposer un partage du pouvoir qui se ferait véritablement en dehors des urnes. Nous verrons qu'elle a contribué de manière très, très importante à l'instabilité actuelle. La communauté internationale a décidé de bloquer l'aide, elle exerce une pression économique énorme», a indiqué Patrick Elie de Echo voix Jean Dominique. Carl Henri Guiteau et lui estiment en effet que cette lutte ne vise nullement à satisfaire les revendications réelles du peuple haïtien. Allant plus loin, Elie pense que Fanmi Lavalas au pouvoir a ignoré les intérêts du peuple, au regard des lois qui n'ont pas été votées et les mesures économiques qui n'ont pas été prises en ce sens. 

En somme, voilà la situation dans laquelle se démène le pays actuellement. Fanmi Lavalas se voit dans l'obligation de trouver un remplaçant à Chérestal démissionnaire, et l'on doit s'attendre à un nouveau ballet dans le choix du prochain Premier ministre. Chaque cacique du Parti Fanmi Lavalas va jouer sa propre partition, et il semble que de plus en plus le président Aristide se retrouve dépendant des multiples intérêts personnels qui encombrent son parti. Tout cela n'est-ce pas une conséquence de la politique à courte vue appliquée jusqu'ici par Fanmi Lavalas? En tout état de cause, en quoi le départ de Jean-Marie Chérestal pourra-t-il permettre de changer une situation qu'on a laissé pourrir, où tout un chacun en fait à sa guise, où les porte-parole du gouvernement et du Parti ne prennent la parole que pour causer de «négociations» sans jamais définir quoi que ce soit par rapport à la ligne d'action socio-économique autrement que par l'énoncé de réalisations ponctuelles telles que «la distribution d'uniformes aux élèves». En attendant, aux dernières nouvelles, Chérestal est parti, mais les corrompus sont toujours là et encore plus fringants.

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