Visite
du chef de l'État en République dominicaine:
Un
succès symbolique?
L'avion du président haïtien Jean-Bertrand Aristide se posait
comme prévu, le mercredi 16 janvier à 8:35 h à la
base militaire de San Isidro, pour la visite qu'il effectuait en République
dominicaine à l'invitation de son homologue Hipólito Mejía.
Il était accompagné, outre son épouse Mme Mildred
Trouillot Aristide, d'une délégation de 37 personnes comprenant
des membres du cabinet ministériel et de nombreux représentants
du secteur des affaires. L'aéronef présidentiel avait été
précédé 15 minutes plutôt d'un hélicoptère
transportant le personnel de sécurité, suivi d'un troisième
aéronef.
«Quand ils arrivent, ils discuteront de plusieurs points. Ils
discuteront de questions économique, politique, migratoire, de la
question frontalière et puis du Fonds Hispaniola. C'est tout ce
qui sera dans leur agenda de discussions», avait déclaré
à l'aéroport de Port-au-Prince le ministre de l'Information
Guy Paul, peu après le départ de la délégation
officielle.
A sa descente d'avion, le président haïtien était
accueilli par le chancelier Hugo Tolentino Dipp, l'ambassadeur haïtien
Guy Alexandre et le chef du Protocole Francisco José Nadal Rincón.
Il se rendait ensuite en voiture en compagnie de Tolentino Dipp au Palais
national tandis que le reste de la délégation embarquait
dans des autobus mis à leur disposition. Sur place il recevait un
accueil assez chaleureux du président Mejía qui, outre la
vice-présidente Milagros Ortiz Bosch, le nonce apostolique Thimothy
Broglio et le secrétaire des Forces armées José Miguel
Soto Jiménez, était accompagné de sa fille Carolina
Mejía Gómez. Ce fut ensuite l'exécution des hymnes
nationaux des deux pays et la revue de la garde. Suivait un entretien privé
avec le président dominicain d'une quinzaine de minutes. Ensuite
du Palais national le président Aristide se rendait à la
Cour suprême où il conversait longuement avec le juge en chef
Jorge Subero Isa et les autres magistrats de cette cour. Un incident allait
cependant une fois de plus donner la mesure du professionnalisme de certains
journalistes haïtiens qui s'obstinaient à vouloir pénétrer
dans l'enceinte en dépit de ne pas disposer de l'accréditation
nécessaire. Ils trouvaient moyen d'entamer une vive discussion avec
le personnel de sécurité. Heureusement que le cortège
s'ébranlait en direction du Parlement où le président
Aristide conversait pendant 45 minutes avec les présidents des deux
Chambres, Andrés Bautista et Rafaela Albuquerque. Enfin le déjeuner
avec les hôtes présidentiels et le cabinet arrivait à
12:30 h, suivi de la conférence de presse commune. Le programme
du président s'avérait vraiment chargé pour cette
visite d'une journée, et il n'arrêtait pas une minute pour
souffler: rencontres avec les anciens chefs d'Etat Joaquin Balaguer et
Leonel Fernandez, visite sur la tombe de José Francisco Peña
Gómez, où le président haïtien a déposé
une gerbe de fleurs. Peu avant son départ vers les 7 heures du soir,
il prenait le temps de rencontrer une délégation de la communauté
haïtienne. Il en profitait pour annoncer annoncé la création
d'un nouveau consulat en République dominicaine et la réduction
de moitié du prix des passeports qu'on peut désormais payer
en pesos dominicains.
Les présidents Jean-Bertrand Aristide et Hipólito Mejía
ont finalement signé une déclaration conjointe touchant les
thèmes de l'agenda bilatéral, stipulant de façon générale:
- d'amplifier, de régulariser et de légaliser les échanges
commerciaux entre les deux pays;
- interdiction du transit et de l'entreposage sur l'île de déchets
toxiques;
- intérêt de maintenir la coopération bilatéral
contre le trafic des stupéfiants, la contrebande et d'autres formes
de criminalité.
- réaffirmer leur attachement strict aux principes de non-ingérence
dans les affaires internes des autres Etats, tels que consacrés
par l'ONU et l'OEA. «Les deux mandataires expriment leur volonté
de commencer au plus tard le 4 mars 2002, à mettre en pratique la
procédure de dotation de documents d'identité à leurs
nationaux, obligation mutuelle convenue à travers l'engagement et
l'approbation par échange de notes de la déclaration sur
les conditions de recrutement de leurs nationaux», lit-on dans
cette déclaration commune qui fait aussi l'éloge des progrès
réalisés par la commission mixte bilatérale haïtiano-dominicaine
dans les questions migratoires et frontalières. Droits humains,
réparation de bornes frontalières, élimination de
la pauvreté, fonds de développement frontalier, refus de
toute forme d'hostilité contenu dans la convention du 9 octobre
1980, rapatriement d'immigrants illégaux, projets conjoints en matière
de santé, sont autant d'autres points touchés dans cette
déclaration commune.
«Une présence qui était très significative,
c'est la délégation du secteur privé haïtien
et la délégation du secteur privé dominicain en grand
nombre et des personnalités distinguées de par leurs entreprises»,
a dit le président Aristide à son retour en Haïti. Son
ministre de l'Information Guy Paul avait vu dans la présence des
hommes d'affaires haïtiens la quête de la possibilité
d'obtenir une part substantielle dans le commerce assez intense entre les
deux qui se fait actuellement au seul bénéfice des entrepreneurs
dominicains. Ces représentants du secteur privé haïtien
ont eu donc à la Chambre de commerce dominicaine avec leurs homologues
dominicains une rencontre autour du renforcement des relations commerciales
entre les deux pays. Le ministre haïtien des Finances Gustave Faubert
a même parlé d'un accord de coopération entre ces deux
secteurs privés. «Je crois que c'est une opportunité,
c'est une occasion de renforcer les liens tant sur un niveau politique
entre les deux pays. Vous savez que les relations politiques sont extrêmement
importantes entre la Dominicanie et Haïti. Et surtout les relations
commerciales et économiques. Nous partageons une frontière
commune, et il y a beaucoup de transactions commerciales entre la Dominicanie
et Haïti. Donc c'est normal que le secteur privé s'intéresse
à ce dossier, à cette visite afin de profiter, d'essayer
faire des contacts là-bas, essayer de développer leurs affaires...
Nous espérons que l'expérience sera fructueuse et puis recommencera.
C'est un contact nécessaire de manière à ce que tous
les deux pays tirent profit de ce qui se fait», a dit Faubert.
Comme on pouvait s'y attendre, cette visite du président Jean-Bertrand
Aristide en République dominicaine avait eu le don de mettre en
furie les ténors de l'opposition. Le chef de l'OPL Gérard
Pierre-Charles avait épanché toute son amertume auprès
des journalistes dominicains, allant jusqu'à considérer l'invitation
de Mejía à Aristide comme un viol de la mémoire de
son «ami» Peña Gómez. La réponse du président
dominicain n'aura pas été tendre à ce sujet, qui disait
le 12 janvier dernier: «L'opposition haïtienne n'a pas à
me tracer la route à suivre dans mes relations avec Haïti.
J'accepte qu'ils disent ce qu'ils veulent, mais de façon coercitive,
je ne l'admets pas (...) Que ces messieurs se mêlent des affaires
de leur pays, mais ici c'est moi qui décide et je ne tolère
pas qu'ils utilisent la mémoire de José Francisco Gómez
dans un conflit interne»... Pour sa part, en termes diplomatiques,
le président du PRD reprochait aux geignards de la Convergence d'être
quasiment des ingrats, puisque ils les avait reçus pour discuter
de leurs problèmes. Serge Gilles, un des dirigeants de la Convergence,
en perdait son latin face à ce rappel à l'ordre du président
dominicain et, tout penaud et confus, il tentait de se dépêtrer
en ces termes: «Il faut croire que ce socialiste est mal informé...
Alors là je profite de cette interview pour vous dire que là
encore le président Mejia est mal informé. Quand j'utilise
le nom de Peña Gomez, je ne l'utilise pas en tant que président
du PRD, je l'utilise en tant que vice-président de l'Internationale
socialiste et président de la SICLAD, Comité latino-américain
de l'internationale socialiste. Donc j'ai le droit d'utiliser son nom et
je suis sûr qu'effectivement que s'il était là, eh
bien, la politique étrangère de la République dominicaine
aurait une autre direction».
En fin de compte, le président Mejía souhaitait la réussite
de cette visite tout autant que le chef d'État haïtien, car
l'un des principaux points de leurs discussions aura été
certainement ce fameux projet Hispaniola qui devrait être beaucoup
plus au bénéfice de la République dominicaine et qui
nécessite l'accord d'Haïti pour être concrétisé.
Et qu'il en soit sorti quelque chose de positif, cela reste à voir
quant aux détails secrets, mais ce n'est certainement pas pour obtenir
l'extradition du putschiste Guy Philippe que ce voyage aura été
entrepris, comme l'a laissé entendre assez ridiculement dans une
dépêche le journaliste Greg Chamberlain. |