Haïti Progrès
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Qui veut la tête de Chérestal?
Ouverture conformément à la Constitution, ce lundi 14 janvier, deuxième lundi du mois de janvier, de la première session ordinaire du Parlement. La cérémonie s'est déroulée en présence des députés et sénateurs réunis en Assemblée nationale, du président de la République Jean-Bertrand Aristide, du Premier ministre Jean-Marie Chérestal, du corps diplomatique et de certains grands commis de l'Etat. 

Cette rentrée parlementaire se fait dans un contexte marqué par une controverse interne au sein du parti Fanmi Lavalas autour du maintien ou non à son poste du Premier ministre Jean-Marie Chérestal. On a eu droit d'abord à un exposé général de la situation du pays par le président et la présentation du bilan des activités du gouvernement par le Premier ministre, et celui des activités parlementaires par le président de l'Assemblée nationale Yvon Neptune. Prenant la parole le premier, ce dernier a indiqué que les travaux parlementaires auraient pu être plus substantiels, n'était-ce une campagne de déstabilisation menée conjointement par des intérêts locaux liés à un secteur de la communauté internationale. Neptune a ainsi déclaré: «Les intérêts d'exclusion et étrangers ont des difficultés à accepter que la majorité du peuple haïtien soit le décideur prioritaire dans la gestion de la démocratie en Haïti. Ces intérêts locaux et étrangers sont confortables dans leurs préjugés séculaires et leurs pratiques d'exploitation et de domination visant à tout protéger et garantir la reproduction du mécanisme socio-économique d'exploitation, d'exclusion et de domination.» Cependant le président du Sénat n'a pu dire ce que lui et ses pairs avaient fait ou comptaient faire pour contrecarrer ces menées et arriver à se mettre véritablement au service de ce peuple et du pays. Il a ensuite annoncé que les réalisations de la 47e législature depuis son investiture en août 2001 seront compilées dans un rapport à paraître prochainement. Quant aux projets de loi qui faisaient l'objet de la dernière convocation en session extraordinaire, ils sont encore à l'étude en commission, alors que l'ouverture de la session ordinaire a fermé automatiquement la session extraordinaire, peut-on faire remarquer.

Pour sa part, dans son intervention, le président Aristide a commencé par dénoncer la crise post-électorale: «Celle-ci traverse les structures de notre société au cours des deux derniers siècles. Le néo-colonialisme n'a pas conduit les masses haïtiennes vers des lendemains meilleurs, d'où 200 ans d'exclusion, exclusion génératrice de crise, crise de société, crise d'identité, crise générée par la mutation sociale... Le peuple haïtien résiste pacifiquement mais héroïquement sous le poids du chômage endémique, et de la misère infra-humaine, sous le poids de nos atavismes, des préjugés et des pathologies sociales. Ainsi devons-nous premièrement revitaliser notre tissu social, deuxièmement revivifier notre Indépendance, troisièmement redynamiser notre démocratie pour l'édification d'une société de droit», a dit le chef de l'État qui a demandé au peuple haïtien de ne point perdre l'espoir. Puis il a embrassé les problèmes de l'heure, critiquant le système judiciaire rongé selon lui par la corruption et l'impunité. On ne le lui fait pas dire! Il a cependant eu de fortes paroles dans ce sens, appelant les autorités judiciaires à faire les efforts nécessaires pour «accélérer les procédures afin que les quatre milles prisonniers qui croupissent dans les prisons puissent avoir connaissance de leur sentence et subir les conséquences de leurs forfaits s'ils sont reconnus coupables. De même, nous continuerons à exiger que les enquêtes aboutissent, qu'il s'agisse de celles menées dans le cadre d'assassinats de journalistes tels Jean Dominique, Jean-Claude Louissaint, Brignol Lindor, ou des enquêtes relatives à l'assassinat du maire Fernand Sévère ou aux événements du 28 juillet et du 17 décembre». Après avoir insisté sur la nécessité pour les citoyens de s'acquitter de leurs redevances fiscales et sur leur rôle dans l'instauration d'un climat de paix dans le pays, il a exhorté «les honorables parlementaires à voter le projet de loi visant à abroger toutes les dispositions de loi qui ont des effets sur la condition des Haïtiens d'origine jouissant d'une autre nationalité», conformément au projet de loi présenté par le ministre du Dixième Département Leslie Voltaire. D'après le président, le vote d'une telle loi devrait soustraire de nombreux Haïtiens de la diaspora à une série de contraintes, notamment à leur éligibilité à la fonction publique, au marché du travail, leur habilité à faire partie du corps de police, en plus d'être exonérés de la caution pour permis de séjour et de l'autorisation du ministère de la Justice pour l'acquisition de propriété immobilière.

Mais celui qui était véritablement attendu ce jour-là, c'est le Premier ministre contre qui certains parlementaires fourbissaient depuis longtemps leurs armes pour réclamer son départ. C'est donc dans une ambiance d'hostilité véritable ou feinte à sa personne que Jean-Marie Chérestal a lu devant l'Assemblée nationale pendant deux heures les 49 pages de documents où figurait même la construction de deux bureaux pour loger deux Casec (Conseil d'administration des sections communales). Évidemment il s'est rabattu sur le blocage de l'aide internationale pour expliquer les lacunes de sa gestion. Mais donnons-lui la parole:«Dans le domaine de l'éducation les efforts du gouvernement se sont essentiellement consacrés sur l'application la plus stricte sur le plan national de l'éducation et de formation qui rentre dans le cadre du programme de Fanmi Lavalas. Ce plan, je vous le rappelle tourne autour des quatre grands axes stratégiques suivants: augmentation de l'offre scolaire, l'amélioration de la qualité, le renforcement de la gouvernance du système éducatif et l'amélioration de son efficacité externe. En ce qui concerne l'augmentation de l'offre scolaire, le ministère de l'Education a mis l'accent sur la réhabilitation des infrastructures existantes et la construction de nouveaux complexes scolaires de premier et deuxième cycles de l'enseignement fondamental dans de nombreuses sections communales», a dit Chérestal qui a également rappelé la distribution de 200 mille uniformes scolaires aux écoliers pauvres, des 350 mille repas chauds du programme national de cantine scolaire et la subvention des matériels scolaires. En somme beaucoup de généralités et de petits détails qui ne montrent point l'existence d'un plan global, coordonné et articulé.

Et le Premier ministre Chérestal aurait pu avoir réalisé monts et merveilles que cela n'aurait point désarmé ceux qui mènent depuis plus de trois mois une cabale ouverte contre lui. Parmi eux, on retrouve en tête de liste les sénateurs Fourel Célestin, Gérald Gilles, Lans Clonès, Prince Sonson Pierre et le député Simpson Libérus qui n'exige pas plus qu'un remaniement ministériel bien modéré mais un départ pur et simple du chef du gouvernement. Sans oublier le ministre de l'Intérieur Henry-Claude Ménard qui, lui, a mené une guerre totale contre Chérestal. Il faut dire que ce dernier prête bien le flanc avec entre autres cette affaire d'acquisition d'une demeure de près de deux millions de dollars autour de laquelle la lumière n'a point été faite et l'identité réelle du propriétaire en titre reste inconnue jusqu'à présent, du moins officiellement. La maison appartient-elle à l'État ou à Chérestal ou à un autre? 

D'après le sénateur Gilles, le Sénat devrait interpeller le Premier ministre dès le 15 janvier, soit au lendemain de la présentation de son bilan: «Je pense que ce même jour du 14, la chambre du Sénat peut se réunir pour demander au Premier ministre de venir en chambre séparée, plus précisément au niveau du Sénat, répondre à l'interpellation que le Sénat de la République lui avait adressée. Parce que nous sommes la caisse de résonance de la population. La population a manifesté son insatisfaction et nous autres aussi, nous avons des données claires du bilan négatif du gouvernement. Donc c'est tout à fait normal que le monsieur le Premier ministre vienne se justifier devant tout le monde», s'est écrié Gérald Gilles. Une entente entre ces parlementaires contestataires et M. Chérestal a été trouvée de justesse lors d'une rencontre à l'hôtel Visa Lodge. Les parlementaires ont accepté de ne pas interpeller le chef du gouvernement à l'occasion de l'ouverture de la session ordinaire. Le président par intérim de la chambre des députés Félito Dorant avait également montré l'impossibilité légale d'interpeller le Premier ministre après la présentation du bilan faite en séance d'ouverture d'une session parlementaire. On voit donc que ce n'est que partie remise. Sans doute Chérestal n'attendrait que le retour de la visite que doit effectuer ce mercredi 16 janvier le président Aristide en République dominicaine pour remettre sa démission. 

Mais, sans toutefois négliger l'animosité qu'entretiennent certaines personnalités au sein même du Parti Fanmi Lavalas à son endroit, on ne peut cependant en faire le facteur déterminant de son départ. Et on ne peut ignorer que certains parlementaires Lavalas ont un pied de chaque côté de la porte, et qu'ils aient eux-mêmes leurs candidats pour le poste de Chérestal. D'un autre côté le poste de Premier ministre serait de toute importance comme monnaie d'échange dans le «règlement» de ladite crise? N'est-ce pas le président Aristide qui disait lui-même, selon les propos que lui prête à la suite d'une entrevue à la fin de la semaine dernière le quotidien dominicain Listín Diario, qu'«il n'écartait pas la possibilité de négocier avec l'opposition le poste de Premier ministre qu'occupe actuellement l'un des hommes en qui il a le plus confiance» (Listin Diario, 12-01-02). On peut en déduire que le départ de Jean-Marie Chérestal résulterait d'un «consensus inter-lavalassien» et il ne serait pas étonnant d'apprendre que des parlementaires de Fanmi Lavalas ont pris langue avec l'opposition pour faire place nette au poste de Premier ministre.

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