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Changement d'objectif de RSF?
Le secrétaire général de Reporters sans frontières, Robert Ménard s'est acquis une grande crédibilité dans ses interventions successives et sa ténacité pour que la lumière soit faite sur les meurtres de Jean Dominique et de Jean-Claude Louissaint. Il a aussi gagné la confiance tant des proches des victimes que des défenseurs des droits humains et de la population haïtienne en général pour son action. Il bénéficie aussi d'une position qui lui permettrait d'obtenir des informations privilégiées pour dénoncer les menées visant à faire dérailler l'enquête. Il n'a point hésité à foncer jusqu'à se montrer parfois assez arrogant, comme s'il détenait un droit de regard même sur l'exécutif au détriment de tout devoir de réserve, puisque officiellement il ne détient aucune qualité pour interpeller des fonctionnaires haïtiens. Mais il a eu l'appui d'une vaste couche de la population qui veut en finir avec l'impunité, et son autorité morale lui a tenu lieu jusqu'à présent de caution. 

Mais il semble depuis un certain temps s'éloigner tranquillement de son objectif premier, avec sa nouvelle attitude qui lui donne des airs de plus en plus d'un proconsul, comme nous en faisions déjà la remarque il y a peu (voir Haïti-Progrès, Vol.19 No 41, «La presse est-elle menacée?»). 

Son retour en Haïti le mercredi 9 janvier aura marqué non pas un ajustement à sa mission première, mais plutôt un nouveau et décisif pas dans la nouvelle voie qu'il se serait trouvée. Au préalable il a co-signé avec Fernando Castello, président du Réseau Damoclès, une lettre demandant notamment à l'Union européenne et aux Etats-Unis d'appliquer une série de sanctions contre 24 personnalités haïtiennes. Ces sanctions exigées comprennent le gel des avoirs financiers à l'étranger et l'annulation des visas de voyage dans les pays qui respectent «la liberté de la presse», et les 15 pays de l'Union européenne. Cette demande a été formulée dans une lettre adressée à Joseph Piqué, ministre espagnol des Affaires étrangères qui assure actuellement la présidence de l'Union européenne, à Colin Powell, secrétaire d'Etat des Etats-Unis, Joseph R. Biden Jr. et Henry J. Hyde, respectivement président du comité des Relations extérieures au Sénat des Etats-Unis et président du comité des Relations extérieures à la Chambre des représentants, Christopher J. Todd et Elton Gallegly, respectivement présidents des sous-comités des Affaires hémisphériques au Sénat et à la Chambre des représentants. «Les deux organisations sont extrêmement préoccupées par le fait que l'impunité qui règne dans ces deux cas (Brignol Lindor et Jean Dominique) soit utilisée comme une stratégie par les autorités pour bâillonner les journalistes qui sont considérés comme étant trop critiques envers le gouvernement», dit cette lettre datée de Paris du 11 janvier 2002. Après avoir donné leurs propres versions des faits entourant les meurtres des deux journalistes et les conditions jugées scandaleuses des enquêtes judiciaires y relatives, Robert Ménard et Fernando Castello ont conclu en ces termes: «Informés des sanctions économiques qui ont été imposées sur Haïti par l'Union européenne, nos deux organisations considèrent, néanmoins, que des mesures personnalisées seraient une méthode plus efficiente pour restaurer la liberté de la presse ainsi que l'état de droit dans ce pays». Les 24 personnes ciblées par Ménard sont: le président Jean-Bertrand Aristide et son épouse Mildred Trouillot Aristide, le Premier ministre Jean-Marie Chérestal, le ministre de l'Intérieur Henry-Claude Ménard, le secrétaire d'Etat à la sécurité publique Jean-Gérard Dubreuil, le ministre de la Justice Gary Lissade, le ministre de la Culture et de la Communication Guy Paul, les six sénateurs de la commission chargée d'examiner la demande de levée d'immunité du sénateur Dany Toussaint: Yvon Neptune, Fourel Célestin, Ary Désir, Norma Fortin, Mirlande Libérus, Victor Magloire; le sénateur Dany Toussaint lui-même, le directeur général de la Police nationale Jean Nesly Lucien, son porte-parole Jean Dady Siméon, son directeur des investigations criminelles Jeannot François, le responsable du service de la Circulation Pierre Evens Saintuné, les commissaires et ex-commissaires de police de Léogâne Michel-Ange Jean-Baptiste et Alix Alexandre, le maire-adjoint de Petit-Goâve Dumay Bony et le doyen du tribunal civil de Port-au-Prince, Lise Pierre-Pierre. A ces personnes il leur est reprochée leur responsabilité à un niveau ou à un autre dans l'impunité qui caractérise encore l'instruction judiciaire dans l'affaire Dominique, ou leur comportement dans l'affaire Brignol Lindor. 

Dans une conférence de presse donnée le vendredi 11 janvier 2002 à l'hôtel Le Plaza à Port-au-Prince, le secrétaire général de RSF a dressé un sombre bilan de la situation de la presse haïtienne pendant l'année 2001. 17 journalistes agressés, 20 menacées, une dizaine d'exilés et un autre assassiné. D'après lui, les menaces contre la presse se sont accrues depuis l'attaque du 17 décembre 2001 contre le Palais national. En cette occasion, Ménard s'est montré particulièrement hostile au président Aristide qu'il a rendu personnellement responsable de la situation d'impunité. «Qui est le responsable de cette situation? C'est évidemment le président Aristide... C'est le président de la République et lui seul, et quand j'entends le président Aristide expliquer qu'il va demander un rapport à certains hauts responsables judiciaires, c'est un faux-fuyant», a dit celui qui clame que les promesses d'Aristide n'ont aucune valeur. Ménard ne pardonne en rien au chef de l'Etat haïtien qui d'après le secrétaire général de l'AJH Guyler C. Delva «n'a pas accepté de le rencontrer» (!) à trois reprises. On pourrait se demander à quel titre Robert Ménard croit-il que le chef de l'État soit tenu de le recevoir? Aux journalistes qui parlaient de simple demande de sanctions, Robert Ménard a montré un optimisme rageur: «Je vous rappelle que dans le cas par exemple de la Birmanie, l'Union européenne a exactement pris ces mesures; ça veut dire que c'est quelque chose qui va retenir leur attention... Faites-nous confiance pour le travail de lobbying pour que ça se transforme pas en une demande mais en quelque chose de définitif.» Là il tombe carrément dans le gros bluff, même si c'est tout à son honneur d'avoir protesté contre le régime birman, ce n'est certainement pas à cause de son action que celui-ci a obtempéré, si toutefois tel est le cas.

Depuis qu'il avait qualifié le président Aristide de «prédateur de la liberté de la presse» et avait menacé de faire appel à des sanctions de l'Union européenne, Ménard s'était attiré la foudre des organisations populaires pro-Lavalas, tandis que d'autres personnes n'avaient pas partagé son style arrogant dans la défense d'une cause aussi bien intentionnée soit-elle. Son comportement et ses propos vont désormais en fait à l'encontre de ce qu'il dit combattre, car il est en train de bénéficier d'une totale impunité en proférant des propos insultants à l'endroit du chef de l'État haïtien. Dans aucun autre pays cela n'est permis, encore moins en France si on n'avance point de véritables preuves. Une conduite totalement déplorable pour quelqu'un qui dit se vouer à la défense de la justice. Il abuse d'un rapport de force, connaissant bien la situation dans laquelle se trouve actuellement le gouvernement haïtien. Les manifestants présents à cette conférence de presse ont pu ainsi l'accuser tout aussi légèrement d'avoir distribué de l'argent et des armes à Petit-Goâve, Pacot et Canapé-Vert pour le renversement d'Aristide. Certains se sont demandés si Guyler C. Delva de l'AJH peut se rendre en France pour insulter le président français Jacques Chirac et le Premier ministre Lionel Jospin. «Nous demandons au ministre des Affaires étrangères d'enlever le visa de Ménard. S'il ne le fait pas, il aura lui-même des problèmes avec nous. Un petit colon de ce genre venu fouler aux pieds notre acte d'Indépendance, salir le visage de nos ancêtres, un petit raciste pareil à la veille de 2004 indignerait n'importe quel Haïtien. Ce petit chien ne peut ainsi aboyer dans le pays, des gens doivent prendre leurs responsabilités ou bien que l'ambassadeur français lui mettre un museau à la bouche», a déclaré pour sa part René Civil reprenant en d'autres termes les propos de son compère Paul Raymond qui a lui aussi exigé que Ménard quitte le pays. Des propos qui valent bien ceux de Ménard!

Tant le bureau de communication et de presse de la Présidence que le ministre de la Communication Guy Paul ont dit ne pas prendre au sérieux les déclarations de Ménard. «Robert Ménard a dressé une liste, il y a mis les noms de qui il veut. Donc je ne sais pas sur quel critère il les a mis; il le fait sur la base de gens qui feraient obstacle à la justice. Moi ne je vois pas en quoi personnellement je ferais obstacle à la justice puisque je ne traite aucun dossier judiciaire. Deuxièmement si c'est concernant la liberté de la presse, je suppose que tous les journalistes du pays savent très bien il n'y a pas de ministre à entraver le travail de la presse», a dit le ministre Paul qui a dénoncé cette «provocation» du «proconsul».

Le gouvernement ne semble d'ailleurs manifester aucune crainte quant à l'aboutissement des démarches de coercition entreprises par RSF auprès de l'Union européenne et du gouvernement des Etats-Unis appelés à appliquer des sanctions contre ces officiels haïtiens. «Bon, moi jusqu'à présent, je ne vois pas les provisions légales dont dispose Ménard pour geler nos biens ou faire geler nos biens. De toutes façons, moi je n'ai pas de problèmes; je ne vois pas mon plus les provisions légales de ce monsieur pour retirer les visas de personne», a dit Guy Paul.

Cependant il aurait tort de négliger la tournure qu'a prise l'action de Robert Ménard, une offensive qui arrive en même temps que toutes les antennes de la communauté internationale s'appliquent à étrangler conjointement le gouvernement Lavalas. Et Robert Ménard croit sans doute pouvoir attirer dans cette voie ceux qui ont cru en son action dans la lutte pour réclamer justice pour Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint.

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