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Actualité politique
La célébration de l'Indépendance
annonce-t-elle un «affranchissement»...?
C'est à la capitale que le président Jean-Bertrand Aristide a commémoré le 198e anniversaire de l'Indépendance nationale le 1er janvier 2002. Il n'a donc pas fait l'habituel déplacement aux Gonaïves, Cité de l'Indépendance, où avait été proclamée l'indépendance du pays le 1er janvier 1804 après la victoire des troupes indigènes sur les forces du pillard Napoléon Bonaparte, ainsi que le qualifiait l'historien français Henri Guillemin. Le chef de l'Etat a assisté au traditionnel Te Deum traditionnel du Jour de l'An à la cathédrale de Port-au-Prince, en compagnie du cabinet ministériel, des parlementaires, des membres de la Cour de cassation, des grands commis de l'Etat, du corps diplomatique, etc. Au cours de la cérémonie religieuse, comme il semble aussi que ce soit devenu une coutume, le célébrant Mgr Joseph Lafontant a mis en quelque sorte de côté son rôle de pasteur pour mettre en relief son appréciation de la situation politique. «Elle ne règne pas non plus chez nous cette paix. Chez nous où la division et les antagonismes tentent à se radicaliser, l'incertitude et la peur sont bien présentes; la qualité de la vie se détériore progressivement, l'inégalité persiste, la misère est profonde», a déclaré Mgr Lafontant qui a estimé pourtant que l'espoir n'est pas mort chez ce «peuple pauvre mais courageux... qui a développé une culture de la survie et aspire à vivre dans la paix». Le prélat a exhorté les citoyens à faire preuve de tolérance et de fraternité pour sauver le pays. «Il y a chez nous un besoin urgent et impérieux de cette mise en commun dans la tolérance bien comprise si nous ne voulons pas célébrer le premier janvier 2004 dans un pays... délabré», a déclaré Mgr Lafontant qui a appliqué à Haïti ce message du Pape Jean-Paul II: «Pas de paix sans justice, pas de justice sans pardon.» Était-ce nécessaire de la part de Mgr Lafontant de rapporter cette antienne tout à fait hors contexte, pouvons-nous dire, au moment où, pour paraphraser le regretté philosophe Vladimir Yankélévitch, «aujourd'hui le pardon est un fait depuis longtemps accompli à la faveur de l'indifférence, de l'amnésie morale, de la superficialité générale...» (V.J. L'Imprescriptible, édit. du Seuil, 1986), au moment où des bourreaux qui, eux, n'ont jamais réclamé ce «pardon» reviennent se pavaner au devant de la scène en attendant de reprendre leurs habitudes. Pourquoi l'évêque ne se serait-il pas plutôt inspiré du poète qui écrivait: «Il n'y a pas de salut sur la terre/Tant qu'on peut pardonner aux bourreaux»? (Paul Eluard).

Paix! Tel a été inévitablement l'un des thèmes du discours que le président Aristide devait prononcer quelques instants plus tard au Palais national devant plusieurs milliers de jeunes écoliers rassemblés sur la pelouse et la foule massée à l'extérieur. «Si nous jouissons d'un climat de paix sociale, nous pourrons certainement accélérer le processus de croissance économique. Nous avons besoins de paix et nous avons besoin de l'aide de tous pour organiser cette paix. La vitesse du développement va de pair avec celle de la paix. Elles sont comme les deux roues d'une bicyclette», a dit le chef de l'État qui a renouvelé son appel au dialogue à l'endroit de l'opposition. «Aujourd'hui l'heure est venu, il nous faut nous entendre pour faire revivre Haïti. Et le président du pays, pendant qu'il donne patriotiquement une accolade fraternelle aux partis politiques, il leur dit que pendant l'année 2002, main dans la main, dans le dialogue, dans le respect mutuel, nous travaillerons pour faire revivre Haïti.» Il s'en est pris à ceux qui prônent la violence au détriment du «chemin démocratique des urnes». Le chef de l'Etat a reconnu que le pays fait face à une crise réelle: «Oui, il y a une crise dans notre pays, cependant ni la crise ni l'ambition ne doivent pas nous faire oublier que nous sommes des frères et des soeurs. Aujourd'hui ce genre de lutte pour le pouvoir ne nous mènera nulle part. Ces affrontements et ces traditions de violence doivent être éradiquées pour le bonheur de la nation. Aujourd'hui 1er janvier 2002 nous disons que le pouvoir ne se base plus sur les baïonnettes, il se base sur les bulletins de vote du peuple. N'ayons pas peur du suffrage universel...»

Le président Aristide s'est attardé dans ce message sur les aspects économiques confrontés au cours de l'année précédente. Il a reconnu que sur ce point aussi, la situation s'est avérée difficile, en raison «d'une crise nourrie d'une manière cynique et à cause de l'absence de ressources financières». On sait que l'aide internationale à Haïti a été suspendue sous prétexte de la crise électorale attisée par la communauté internationale à la suite des élections du 21 mai 2001. Il s'est félicité cependant, qu'en dépit du blocage de ces fonds, de la réalisation de projets d'investissements de l'ordre 803 millions de gourdes. Il a annoncé que pour l'année 2002, son gouvernement va appliquer une politique économique qui réponde aux réalités haïtiennes tout en tenant compte de la conjoncture économique internationale, prévoyant entre autres un taux de croissance de 2%, une pression fiscale de 8,5% et un taux d'inflation de 10 à 12%, à côté de la restauration de la confiance des acteurs économiques dans la monnaie nationale. En vue de favoriser cette croissance, 40% du budget national sera affecté aux projets d'investissements, le reste (60%) au budget au fonctionnement. «Au titre des allocations budgétaires, une enveloppe de 1 milliard 789 millions de gourdes sera consacrée aux infrastructures et un montant de 493 millions à la santé. Le secteur éducatif bénéficiera d'un montant de crédit totalisant 684,7 millions de gourdes dont plus de 161 millions de gourdes pour le programme de scolarisation universelle, 108 millions pour le démarrage du programme d'alphabétisation et 69 millions pour les cantines scolaires», a dit Aristide qui a repris les priorités du Programme économique et social de Fanmi Lavalas: 1. infrastructure et communication; 2. production nationale; 3. éducation et alphabétisation; 4. santé; 5. justice et sécurité publique. Il a noté également que bientôt 2,5 milliards de gourdes seront allouées à la modernisation des aéroports internationaux de Port-au-Prince et du Cap-Haïtien, et des aérodromes de certaines villes de province. On verra bien, chemin faisant, quels bienfaits apporteront ces projets au peuple haïtien en l'absence de toute réforme de fond, en absence de toute initiative des technocrates en chef des différents ministères qui n'arrivent pas, même en se mettant à quatre (non pas en quatre), à concevoir un programme pour nettoyer la capitale des déchets qui n'en finissent pas de s'accumuler dans les rues.

D'un autre côté, ces appels à la paix et à la concorde «entre frères et soeurs» n'a été qu'une nouvelle occasion pour l'opposition de reprendre ses cris de guerre, en attendant sans doute de faire à nouveau appel à son arrière-garde armée. Comme de fait, Paul Denis de l'OPL/Convergence s'est aussitôt lancé à l'attaque en s'exclamant: «Il a fait des déclarations comme quoi le pouvoir ne se base pas sur les baïonnettes mais sur les élections, il semble que M. Jean-Bertrand Aristide n'a pas su ces principes pendant l'année 2000, car s'il les savait ce ne serait pas avec des magouilles et la force des baïonnettes qu'il aurait volé les élections du 21 mai... et imposé sa réélection le 26 novembre 2000», a dit Denis qui a cru devoir ajouter une note d'ironie à son intransigeance: «Sur l'aspect politique du discours de Monsieur Jean Bertrand Aristide, nous pouvons dire que nous reconnaissons qu'il a fait un petit progrès sur un point. Il a reconnu dans son discours qu'il y a une crise dans le pays aujourd'hui; il avait toujours refusé de reconnaître qu'il y a une crise. Ça c'est un progrès que nous avons noté de son côté...» Mais du côté de Denis et de ses pairs, comme on le voit, il n'en est pas question de progrès. C'est toujours l'«option zéro» en effet que réclame la Convergence, et rien ne pourra dissuader cette clique dans son entreprise sous l'égide de la communauté internationale. 

Dans la ville des Gonaïves entre-temps, la célébration de l'Indépendance n'a pas eu beaucoup de relief en l'absence du chef de l'État, sinon la messe à la cathédrale du Souvenir, à laquelle le ministre de l'Agriculture Sébastien Hilaire représentait le chef de l'Etat, aux côtés d'autres personnalités locales. A la cérémonie qui a suivi au siège de la délégation départementale, la délégué Kenaze Jean-Baptiste a repris les propos tenus par le président à Port-au-Prince:. «Nous devons penser à la reconstruction du pays et répétons avec son Excellence le président Jean-Bertrand Aristide: nos ancêtres avaient fait 1804, nous autres ferons 2004.» Pour sa part, le député des Gonaïves, Max André Durogène n'a pas tourné autour du pot en cette journée d'anniversaire de l'Indépendance, critiquant l'opposition et la communauté internationale qui, au lieu de «faciliter un dénouement de la situation», préfèrent «jouer la carte du coup d'Etat». Cependant pour que ces propos prennent effet à la suite justement de la célébration de l'Indépendance, Fanmi Lavalas devrait décider d'abord de son propre affranchissement de ces «négociations» sous la férule de la communauté internationale.

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