Actualité politique
L'OEA prolonge la crise!A l'issue de sa 31e assemblée générale tenue à San José de Costa Rica, l'Organisation des Etats américains (OEA) prenait le mardi 5 juin 2001 une résolution sur la crise post-électorale haïtienne acceptant, plus ou moins - comme nous le verrons plus loin - le compromis en cinq points présentés par le président haïtien comme nous le rapportions dans notre précédente édition (voir à ce sujet dans ce numéro la copie de la lettre que faisait parvenir le président Aristide au chancelier costaricain page 4). Dans cette déclaration finale, l'Organisation a réclamé la mise en place avant le 25 juin d'«un conseil électoral temporaire, crédible, indépendant et neutre» afin de pourvoir au remplacement des sept sénateurs démissionnaires et d'organiser les législatives anticipées de 2002 promises par le président Aristide. Rappelant des irrégularités qui auraient marqué les élections de mai 2001, l'OEA a qualifié sa résolution de «mesure nécessaire pour créer un climat de confiance mutuelle et parvenir à un accord de principe entre le gouvernement d'Haïti, les partis politiques, la société civile et les institutions de la société haïtienne». Les dirigeants lavalassiens ont considéré cette résolution de l'OEA sur la crise haïtienne comme «une victoire de la société civile majoritaire» et du peuple haïtien, pour répéter respectivement la note du Bureau de presse de la Présidence et les propos du sénateur Gérald Gilles.
Le régime Lavalas prend très au sérieux cette résolution et la date-limite qu'elle a fixée, d'autant qu'elle est conforme à certaines propositions et concessions du président Aristide. «Nous pensons que cette résolution qui a été votée est une bonne résolution dont l'essentiel reprend certaines propositions qui ont été faites par le président Aristide lui-même dans sa lettre», a dit le chancelier haïtien Joseph Antonio. Il est donc normal que M. Aristide ait réitéré le dimanche 10 juin à l'église Ste Trinité à Port-au-Prince que ce CEP sera mis en place vers le 25 juin. «J'espère que tous les secteurs concernés comprendront que ce sera pour le bien du pays, pour l'avenir d'Haïti; s'ils répondent positivement le pays entier en profitera», a déclaré Aristide qui faisait ainsi allusion à l'opposition, notamment la Convergence démocratique. Son ministre de la Culture et de la Communication, Guy Paul, a précisé que ce CEP se fera sur la base des dispositions transitoires de la Constitution de 1987. Déjà la Conférence épiscopale haïtienne par la voix de son président, Mgr Hubert Constant, s'est dite prête à désigner son représentant au CEP si on lui fait la demande, «comme la Constitution prévoit que la Conférence épiscopale propose des candidats et que dans la lettre du président Aristide il est question de ça».
Comme il fallait s'y attendre, et pourrait-on dire comme si c'était «convenu», les dirigeants de la Convergence ont aussitôt critiqué vertement la résolution de l'OEA qui aurait «fait un 'deal' avec Aristide, et ont annoncé leur refus de participer à la formation du nouveau CEP. «L'accord fait entre M. Aristide et M. Gaviria, et qui a été dans une certaine mesure avalisée par l'Assemblée de l'OEA n'offre aucune garantie pour qu'il y ait de vraies élections dans ce pays... M. Aristide va aller tout seul comme il l'a toujours fait pour décider tout seul parce qu'il se sent le maître du pays. Et cette légitimité que l'OEA lui a donnée ne fait que compliquer les choses, ne fait que donner une sorte de carte blanche pour l'instauration d'une dictature en Haïti, et la Convergence dit non», a martelé le coordonnateur de l'OPL Gérard Pierre-Charles (Radio Métropole, 9-06-01). S'étant fait peut-être tirer les oreilles par l'ambassade des Etats-Unis ou mieux le consortium international dans son ensemble, Pierre-Charles est revenu sur les ondes de la même station deux jours plus tard pour modérer tactiquement quelque peu le ton: «Le Conseil électoral, c'est le premier pas vers un accord politique. Si c'était ça, s'il se fera ainsi, nous sommes prêts à analyser les procédures de l'OEA»(Métropole, 11-06-01).
Une telle souplesse n'est pas encore perceptible dans l'aile macoute de la Convergence représentée principalement par Hubert de Ronceray et Reynold Georges du MPSN. «Nous pensons que cette résolution que Lavalas/OEA a pris le 4 juin 2001 nous éloigne du préambule de la charte de l'Organisation des Etats américains, nous éloigne de l'objectif qu'a l'OEA de promouvoir la démocratie représentative, et elle nous éloigne aussi de la stabilité, la paix à laquelle l'OEA contribue censément à faire régner en Haïti», a dit de Ronceray qui se propose de recourir à d'autres instances internationales comme l'ONU et l'Union européenne. Tout aussi insatisfait des «demi-mesures», son compère Reynold Georges a manifesté carrément qu'il s'en tenait à l'option zéro exprimé ainsi: «C'est to be or not to be».
Ces bravades de l'opposition ni le triomphalisme modéré de Fanmi Lavalas ne feront oublier que le consortium international (Etats-Unis, ONU, OEA, UE et les pays dits amis d'Haïti) est le maître du jeu politique en Haïti. Sur demande de la Convergence, une réunion a eu lieu avec le consortium international le vendredi 8 juin en la résidence privée de l'ambassadeur des Etats-Unis en Brian Dean Curran. Voulant montrer l'inanité de la résolution de l'OEA, la Convergence s'est fait dire par les représentants du consortium que la résolution de l'OEA n'est qu'un début dans la quête d'une solution à la crise politique; que l'heure étant aux compromis, les positions extrémistes doivent être abandonnées. En effet, 24 heures après la résolution, l'ambassadeur Dean Curran a cru nécessaire de passer ses ordres de proconsul au pouvoir et à l'opposition. Après avoir félicité l'OEA, comme on remercie un bon messager, il a indiqué que la résolution de la crise passe par le respect des engagements pris, la participation et la bonne volonté de tous les partis. Son compatriote et représentant permanent des Etats-Unis auprès de l'OEA, M. Lauredo, a déclaré à l'intention d'Aristide: «Nous nous attendons à des actions concrètes. Plus de promesses creuses», pour poursuivre: «Nous comptons aussi sur la Convergence démocratique et sur la société civile haïtienne qui ont courageusement et correctement contesté les résultats de mai 2000 pour qu'elles assument leur rôle patriotique d'aider Haïti à émerger des tempêtes des récentes années.» Comme on le voit bien, les termes «courageusement» et «correctement» trahissent ouvertement une nette préférence de la communauté internationale pour la Convergence qu'elle veut utiliser comme contre-pouvoir, comme garde-fou contre Aristide dont on craint les revirements et le manque de conviction dans l'application du plan économique néo-libéral. Néanmoins la communauté internationale ou mieux le consortium international est quelque peu gênée dans l'expression de sa préférence par les nombreuses platitudes et concessions d'Aristide. Chemin faisant ce dernier sera de plus en plus acculé à se vider de son contenu populaire par des concessions graduelles, alors qu'en retour aucune aide économique substantielle ne viendra le récompenser dans ses «efforts». Le ministre de l'Information Guy Paul criera donc longtemps encore qu'on ne doit pas attendre la réalisation de toutes les élections pour débloquer l'aide internationale à Haïti. D'autant plus que comme complément à la proposition du président haïtien, qu'elle prétend avoir avalisée, l'OEA a cru bon d'ajouter dans sa résolution que «l'accord doit être entériné entre le gouvernement d'Haïti, les partis politiques et la société civile et d'autres institutions représentatives de la société haïtienne, dans l'objectif de résoudre la crise...» C'est comme retourner à la case de départ, c'est-à-dire de recommencer des négociations où jusqu'à présent la Convergence n'a jamais cédé un pouce. On ne voit pas pourquoi elle s'y mettrait maintenant, surtout que l'OEA lui tend la perche en exigeant que la validité de la résolution dépende en quelque sorte de son acceptation par la Convergence...