La justice n'est pas négociable!Jeudi 3 mai 2001, 11e Journée internationale de la liberté de la presse. En cette occasion l'Association mondiale des journalistes rappelait l'assassinat de 52 journalistes au cours de l'année dernière et de 5 autres depuis le début de celle-ci. Les victimes se répartissent dans une vingtaine de pays, y compris les Etats-Unis où l'on en compte au moins un, et où un autre, Mumia Abul Jamal, attend dans le couloir de la mort malgré toutes les protestations logées en sa faveur à travers le monde. En Haïti, le meurtre de Jean Dominique est un point de ralliement, le ciment d'une lutte qui mobilise des milliers de personnes pour mettre fin à l'impunité. D'autant plus que, avec les nombreux éléments réunis à la suite de cet assassinat, il suffirait d'une volonté ferme et manifeste de la part des autorités gouvernementales pour que le chemin parcouru depuis ce douloureux 3 avril 2000 permette d'appréhender les coupables, marquant du même coup une étape décisive et concrète du combat contre cette impunité et au-delà. En l'occurrence, il nous semble donc particulièrement opportun et de toute importance de vous présenter le texte que lisait Mme Michèle Montas, veuve du journaliste Jean Dominique, le 3 mai dernier.
Lettre diffusée sur Radio Haïti le 3 mai 2001
De: Michèle Montas
Pétionville, le 3 mai 2001Lettre ouverte à mon mari, Jean Léopold Dominique
Bonjour Jean,
Il y a un an, nous reprenions nos émissions après un mois de silence, parce que nous te l'avions promis en ce terrible 3 avril.Oui, nous t'avions promis, nous les survivants, de continuer ton oeuvre, promis de faire échec à tes assassins, promis de garder debout cette station que tu avais douloureusement et passionnément construite à travers la mitraille et les exils mais aussi dans les découvertes nouvelles des gens et des choses de ce pays qui était ta vie. Ce matin, 3 mai 2001, jour international de la liberté de la Presse, je sais que tu aurais fait le point comme tu le faisais périodiquement pour marquer nos périodes de confusion et de désarroi.
Un an et un mois après ton assassinat, où en sommes nous?
Depuis plusieurs mois, comme ils le faisaient chaque matin avec toi, des gens que je ne connais pas et qui ne me connaissent pas, téléphonent quotidiennement pour commenter l'actualité et dire ce désarroi et cette confusion avec cette même phrase qui revient en leitmotiv «Se pou tet sa yo touyé Jean, Si Jean te vivan, sa pa ta rive».
T'a-t-on assassiné parce que tu mettais le doigt dans la plaie des vraies crises? T'a-t-on assassiné parce que tu démasquais les acteurs d'une fausse crise politique, fait d'un combat acharné pour le pouvoir à n'importe quel prix et où tous les moyens et tous les coups bas sont bons. Cette fausse crise, tu en avais déjà écarté les masques dénonçant certains choix humains et stratégiques désastreux, faits au sein du parti Fanmi Lavalas, d'exclure systématiquement ceux du plus large mouvement Lavalas, du MOP, du PLB, ou des indépendants qui pouvaient assurer que la sève critique de la participation, de la justice et de la transparence continue à irriguer un mouvement qui en 1990 avait été l'espoir de centaines de milliers d'Haïtiens.
Entre-temps il y a eu certes depuis 96, le venin des trahisons et des suspicions. Mais les dangers que tu avais souligné d'une stratégie à court terme de conquête aveugle du pouvoir, où l'agenda du vrai changement était mis systématiquement de côté, a abouti à ce que tu avais prévu, oui, on t'avait alors appelé Cassandre. Un parti politique contrôlant théoriquement tout le pouvoir, des asecs à la Présidence voit aujourd'hui son emprise sur l'appareil d'État mise en cause par des partis d'opposition, aux maigres capacités de mobilisation et d'organisation et qui ont misé davantage sur la communauté internationale que sur leurs propres muscles politiques. Mais une mise en cause plus profonde émerge, au sein de fissures diverses qui menacent le parti au pouvoir d'une implosion certaine.
Paradoxalement, comme dans le cas de l'OPL, une fois détenteurs de postes électifs, acquis dans la foulée d'un mouvement, certains sénateurs, députés ou maires Lavalas font jouer leur biceps et leur capacité à mettre en échec le gouvernement en contrôlant quelques hurleurs et en brûlant quelques «caoutchoucs», soi-disant pour faire peur à l'opposition, mais en fait pour faire peur au pouvoir. Dans un État faible, incapable d'assurer les services les plus élémentaires à la population, ils soulignent leur capacité à créer le chaos dans la ville, et à pouvoir faire rentrer à volonté des hurleurs stipendiés. Capacité aussi de bloquer à volonté le Parlement en infirmant le quorum comme au bon vieux temps de la politique de la chaise vide. Certains mouvements sociaux récemment enregistrés ont été, dit-on, directement encouragés par le Parti pour contrer l'opposition comme à Hinche pour empêcher les manifestations d'un solide mouvement paysan le MPP. Mais comment expliquer le déploiement violent des OP, lorsqu'une manifestation de la Convergence réunit à peine quelques dizaines de manifestants devant l'OEA à Pétionville. S'agit-il à la limite de membres du parti Fanmi Lavalas travaillant pour la Convergence, s'agit-il de faire taire toute parole critique, ou s'agit-il de la bêtise de stratèges aux petits pieds.
T'a-t-on assassiné, Jean, parce que tu avais décodé au-delà des incohérences apparentes, l'enjeu de ces luttes acharnées . Au-delà de batailles politiciennes vers une percée 2006, s'agirait-il du contrôle actuel et à court terme de l'exécutif, déjà pris entre l'enclume de la communauté internationale et des partis d'opposition, et le marteau des revendications de la population.
Comment comprendre autrement certaines actions qui semblent défier toute logique? Le gouvernement demande la réouverture de ses lignes de crédit à l'Assemblée des Gouverneurs de la BID, au Chili. Au même moment, des manifestants qui se réclament de Fanmi Lavalas cassent des pare-brise et bloquent Port-au-Prince.
T'a-t-on assassiné, Jean, pour que tu ne désignes pas du doigt ces ambitions de pouvoir qui n'attendent même pas que la première fausse crise Fanmi Lavalas - Convergence soit «négociée»? T'a-t-on assassiné parce que tu voyais trop loin et trop clair ? On parle de la création d'un parti parallèle, qui tiendrait la dragée militaire, pardon, la dragée haute au gouvernement. On parle de négociations de la dernière chance, non entre la Convergence et la Fanmi, mais de négociations inter-Fanmi. Aujourd'hui le parti au pouvoir, incapable de se débarrasser assez tôt de ses propres scories, est en train d'imploser, mettant peut-être en danger la vie même du chef de l'État.
Et la Justice dans tout cela? car j'entends aujourd'hui des rumeurs de tentatives de «deal» politique sur ton assassinat, Jean, en dépit des engagements, au plus haut niveau, que quels que soient les auteurs et commanditaires de ce meurtre, ils seront jugés. Quel «deal», entre qui et qui? A quelle fin? Nous le disons haut et fort aujourd'hui: certaines choses sont imprescriptibles et NON NEGOCIABLES, car sur ton corps, autour de toi, des milliers de gens disent aujourd'hui: Là c'est assez.
Avant qu'on ne te fasse taire, tu avais longtemps dénoncé des alliances contre-nature qui ont mené à cette situation, alliances impies non seulement entre victimes et anciens bourreaux, mais entre ceux qui aspiraient au pouvoir et les ennemis acharnés et patentés de tout principe démocratique, y compris les puissances d'argent inspiratrices de coups d'État. Ces alliances que tu avais dénoncées, bourgeonnent et fleurissent, toutes tendances et tous partis confondus, au sein de la Convergence comme au sein de Fanmi Lavalas. Au-delà des ténors du macoutisme qui ornent aujourd'hui bien des salons politiques et diplomatiques, bon chic bon genre, au-delà des drapeaux noirs et rouges, arborés par des manifestants de la Convergence, hier, tu me parlais souvent de tes inquiétudes de la montée généralisée d'un certain esprit macoute, de la violence orchestrée, qui tôt ou tard arriverait à écraser, comme lors du coup d'État, les progrès timides enregistrés vers la participation. Avec acharnement, tu soulignais, au-delà des grands titres de la plupart des médias, les tentatives d'administration d'un système d'irrigation par une association paysanne ici, ou là des projets de gestion de l'eau dans les quartiers populaires de Port-au-Prince, financés par l'aide externe ou la fabrication d'uniformes, remise par le Ministère de l'Education à des associations de tailleurs. Tu avais un jour posé la question: «Qui a peur de la participation?». Avais-tu imaginé que des élus s'immisceraient dans des réunions d'associations, que des maires, armes au poing, interdiraient des rassemblements «sans autorisation»?
Nous savons, nous, que l'on t'a assassiné, Jean, parce que tu avais la crédibilité, pour dire NON aux politiciens de tout poil, avides de pouvoir et d'argent, NON à la violence, NON à la corruption, NON à l'exclusion, NON à l'impunité.
Ce qui doit te donner espoir aujourd'hui, mon coureur de Marathon, c'est que l'une après l'autre, des organisations de cette société civile, paysanne ou citadine, te brandissant comme porte-drapeau, disent, elles aussi, NON; qu'au-delà des intérêts politiciens, des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour réclamer, au nom d'un pays exsangue qui se balkanise et s'effondre, une nation plus juste, plus décente, plus sereine.
Bonjour Jean, en ce 3 mai 2001, Journée Internationale de la Liberté de la Presse.
Nous reproduisons ci-après la lettre
de l'International Alliance for
Justice for Jean DominiqueCher Président Aristide,
Merci pour votre réponse à notre lettre du 12 mars. Nous avons été touché par votre réaction: d'une part, votre significative visite de solidarité à Radio Haïti Inter et d'autre part, votre soutien aux objectifs exprimés par l'International Alliance for Justice for Jean Dominique.Vos récentes déclarations ont mis en évidence votre implication personnelle dans la justice et la démocratie en Haïti. Comme vous le savez, l'objectif de notre Alliance est de faire progresser de manière significative l'enquête sur l'assassinat de Jean Dominique, en accroissant l'information publique sur les avancées de cette affaire.
Dans ce sens, nous espérons que vous pourrez articuler la position de votre administration sur quelques-unes des questions importantes soulevées en particulier par les rapports de l'Association de la Presse Inter-Américaine (IAPA), et de Reporters Sans Frontières.
1. La mort de Jean Wilner Lalane, suspect présumé de l'assassinat, au cours de la garde à vue en Juin 2000, et la disparition de son corps à la morgue de l'hôpital.
2. La possibilité légitime que la mort de Lalane, au cours de cette garde à vue, mette en cause le docteur Alix Charles, l'orthopédiste qui était en train de l'opérer au moment de sa mort. Le Docteur Charles a par la suite donné des explications contradictoires sur ces événements.
3. Le statut de vos enquêtes sur les activités de Ronald Cadavre, cité dans les rapports comme suspect principal et dont «Gasoline», son premier homme de main, a été tué en plein jour en Janvier 2000 pour avoir donné des informations sur le meurtre de Jean Dominique à la police haïtienne.
4. La présence controversée du Sénateur Dany Toussaint dans cette affaire et la conduite du sénateur en réaction aux tentatives judiciaires haïtiennes pour l'interroger à propos du meurtre de Jean Dominique.
5. L'intimidation épidémique dont est actuellement victime la presse haïtienne, menaces portées par des groupements criminels ayant pour cible des journalistes tentant d'enquêter sur cette affaire.
Président Aristide, l'Alliance apprécie la haute priorité que vous avez placée dans la traduction en justice des responsables du meurtre de Jean Dominique et nous attendons une réponse de votre bureau concernant nos demandes spécifiques d'informations.
Alors que notre Alliance est aujourd'hui composée de dix nationalités différentes, les rapports de l'IAPA et des RSF reflètent la croissance de l'attention mondiale sur l'assassinat de Jean Dominique. Nous espérons sincèrement que vous utiliserez cet intérêt international grandissant pour promouvoir une justice sans impunité à Haïti.
Dans ce sens, nous vous demandons de fournir les moyens financiers et logistiques nécessaires et suffisants au Juge Claudy Gassant pour assurer la bonne continuation de l'enquête et garantir la protection de toutes les personnes impliquées dans cette affaire et notamment des témoins.
Monsieur le Président, nous savons que vous ressentez comme nous le besoin urgent de réagir aux rapports de l'IAPA et des RSF. Nous demandons à votre administration de publier un rapport officiel faisant état de l'évolution actuelle de l'enquête, clarifiant toutes les questions essentielles soulevées par ces rapports et précisant vos projets d'actions futures.
Respectueusement,
***************International Alliance for Justice for Jean Dominique
Signataires depuis le 12/03/01
Quincy Jones, Sting, Richard Gere, Trudie Styler, Norman Jewison, Dominique Arden (France), Marcel Bluwal (France), Kader Boukhanef (France), Jean Cl. Carrière (France), Sophie Deschamps (France), Alain Franck (France), Margareta Haïm (France), Mary Beth Hurt, Pascal Lainé (France), Polly Mallinson (UK), Philippe Mari (France), Raïner Nurnberger, Robert Redford, Milos Forman, Luc Besson (France), Alain Corneau (France), Lisa Gay Hamilton, Andrea Belokopitsky-Medard, Judith Boukhanef-Haïm (France), Claude Brulé (France), Claude Confortes (France), Louise Doutreligne (France), Spalding Gray, Laurent Heynemann (France), Nelly Kaplan (France), Pierre-Ange Le Pogam, Eduardo Manet (France), Jean-Pierre Marchand (France), J.F. Prevand (France), Victor Haïm (France), John Cusack, Claire Denis (France), Luc Beraud (France), Mathilda May (France), Patricia Benoit, Shari Cavin, Alix Conde, Ricot Dupuy, Vera Feyder (France), J.C. Grumberg (France), Caroline Huppert (France), Philippe Kelly (France), Bevin McNamara, Ron Nyswaner, Randall Morris, Dominique Probst (France), Rudi Stern, Irwin Stotzky, J.Ch. Tacchella (France).Signataires avant le 12/03/01
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