Actualité politique
Le CLED «en avance» sur la ZLEADécidément l'impérialisme n'a même pas le temps de lever le petit doigt que ses laquais se mettent déjà à l'oeuvre. A travers tous les niveaux d'intégration économiques qui lui sont préjudiciables, pour n'être pas encore prête. Le CLED (Centre pour la libre entreprise et la démocratie) organisait bien opportunément son troisième colloque économique à l'hôtel Montana les 17 et 18 avril, à peine deux jours avant le troisième Sommet des Amériques. Sans doute pensaient-ils que les chefs d'État réunis à Québec pourraient s'inspirer du leur?
À ce colloque, tout tournait en fait autour de la ZLÉA, même s'il était question des «échanges» commerciaux entre Haïti et la République dominicaine, de l'intégration d'Haïti à la Caricom. «J'espère que cette conférence sera... de conscientisations des élites politiques, économiques et intellectuelles de ce pays sur l'importance de pouvoir un petit peu s'asseoir et réfléchir sur un plan de développement en fonction des réalités du marché de 2005» a déclaré Jerry Tardieu, P-DG de Tarimex, qui a poursuivi en ces termes: «Un aspect positif de cette conférence, ce sera de pouvoir un petit peu porter les décideurs politiques à être un petit peu plus attentionnés à la problématique d'insertion d'Haïti dans une économie globalisée.» Une «problématique» qui sans doute devrait leur permettre surtout de survoler les problèmes, car on ne voit pas, alors que même la situation agricole d'Haïti se détériore et que le président dominicain Hipolito Mejia semble avoir la faveur de Washington pour avoir la haute main sur l'industrie d'assemblage dans les zones franches prévues à la frontière, ce qu'Haïti aura à échanger ou à gagner dans la ZLÉA. À son retour dans son pays après le Sommet, c'est triomphalement que Mejìa annonçait que le président George Bush allait envoyer une mission en Haïti pour évaluer les projets qui seront financés dans la zone frontalière avec des ressources d'un fonds de développement provenant de la reconversion de la dette de la République dominicaine et d'Haïti envers les Etats-Unis. Au début de la semaine dernière, l'avocat américano-dominicain Luis Heredia Bonetti, l'un des principaux lobbyistes dans cette affaire, s'entretenait avec le président Aristide.
De nombreux hommes d'affaires, des économistes, des politiciens, des universitaires et des officiels du gouvernement ont participé à ces assises. Parmi eux: René Théodore (MRN), Mirlande H. Manigat (RDNP), l'ancien ministre Frantz Verella, Kesnel Pharel (Groupe Croissance), Guy Alexandre (ID), Stanley Théard (ministre du Commerce), Nathalie Liautaud (CLED, projet Forum 2004), Hervé Denis, Gabriel Zéphyr (ministère du Commerce), Raymond Lafontant (Bureau de l'ordonnateur de Lomé). Les débats ont eu lieu en présence de certains «experts» étrangers invités par le CLED, tels que: Sherry Stevenson, directrice de la section commerciale de l'OEA, Bertrand Laurent, directeur de l'Institut Caraïbes et madame Désirée Field Ridley. Ils entendaient entre autres mesurer le progrès réalisés par Haïti dans le processus de son intégration à la Caricom, et du même coup développer des stratégies, analyser les avantages et les désavantages éventuels de la ZLEA. En résumé ils avaient de la matière pour brasser beaucoup d'air.
Dans leur souci de justifier «une espace économique sans entrave à la libre circulation de biens, de services, de capitaux et dans un certain degré des personnes à travers tous les pays de l'hémisphère», pour répéter les termes de Thierry Stevenson, les participants se sont tous tus sur les désavantages dont on sait qu'ils sont presque exclusifs. Les sceptiques se sont gardés de se prononcer, laissant le champ libre aux thuriféraires. «Lorsqu'on parle de globalisation, je remarque là une crainte des grandes puissances... et je retourne à ce que je disais... la compétitivité c'est pas une question de size et de dimension mais on peut être tout petit et être compétitif... Je crois que la compétitivité c'est avant tout la capacité pour un pays d'exporter, de vendre, des produits de qualité... Je vous rappelle qu'un pays comme le Costa Rica, je trouve très compétitif et c'est un petit pays», a expliqué Max Chauvet, directeur du journal Le Nouvelliste et actuel président du CLED. Chauvet, étant donné les connaissances «géographiques» dont il faisait ainsi, aurait pu tout aussi bien mentionner en l'occurrence la Belgique et, pourquoi pas la Suisse!
Dans la même veine, le ministre macouto-bourgeois du Commerce Stanley Théard, a estimé qu'«il y a des avantages à tirer dans le cadre de la zone de libre-échange. Nous pouvons souligner, identifier ces avantages de plusieurs manières». Pour lui, ces «avantages» se trouvent au niveau des produits agricoles traditionnels, les nouveaux produits alimentaires, la culture, le tourisme et les produits manufacturés. N'empêche qu'il est en train de signer des accords avec son homologue dominicain pour accentuer davantage la dépendance alimentaire d'Haïti. Puis il a voulu se montrer plus «original» pour révéler: «Ce qui se passe c'est un changement de paradigme, un changement de modèle. Si 1804 c'était l'indépendance d'Haïti et l'isolement pendant les deux siècles, 2004 c'est l'ouverture d'Haïti sur le monde. Nous étions isolés, maintenant nous allons naviguer dans un environnement totalement global et Haïti doit s'ouvrir.» Que ne faut-il pas entendre de la bouche d'un ex-ministre jean-claudiste qui n'était pas si «isolé», puisque lui et son complice Frantz Merceron savaient bien depuis fort longtemps que l'argent pouvait traverser d'un continent à l'autre pour aller se mettre à l'abri dans les banques suisses.
Il y a des isolements pourtant qui sont préférables à ces «ouvertures» qui anéantissent. On voit bien que loin de chercher à limiter les dégâts dans ce qu'on aura voulu inévitable, nos élites économiques et politiques s'évertuent à justifier l'injustifiable, dans le seul but de retirer des avantages uniquement personnels. A ce compte, il est curieux de noter que Mirlande Manigat embarquait dans le même bateau pour déclarer qu'il est nécessaire de résoudre les problèmes politiques et ceux de structure qui empêcheront Haïti de tirer des avantages de la ZLEA. Quels avantages? Personne au cours de ces journées n'a jamais tenté de les identifier réellement. Sherry Stevenson pour sa part, de bon ou de mauvais gré, soulignait: «Je voudrais conclure en disant qu'il ne faut pas oublier que l'accord de libre-échange des Amériques s'inscrit dans un processus beaucoup plus vaste que le simple processus économique. Je pense que ce matin une des questions a été axée sur l'aspect politique du processus d'intégration.»