Combattre l'insécurité:
priorité ou non pour le régime Lavalas?«Lapè lan vant, lapè lan tèt», tel avait été l'un des principaux slogans de Fanmi Lavalas à la veille des dernières élections. Évidemment la population ne s'attendait pas à un changement radical de la situation tout de suite après l'installation du nouveau gouvernement. Cependant, tout en laissant de côté son orientation économique qui ne présage rien de bon pour «la paix de l'estomac» des masses, l'inertie des autorités face à l'insécurité semble indiquer que «la paix de l'esprit» est logée à la même enseigne.
En effet, au cours des derniers jours, il a fallu constater l'ampleur prise par l'insécurité et l'échec ou la non-application pure et simple de toutes les prétendues mesures adoptées pour l'enrayer. La déception est d'autant plus grande au sein de la population qu'elle croyait que la situation pourrait s'améliorer avec le retour au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide. Il n'en est rien. Le climat de violence s'est plutôt renforcé, tandis qu'entre-temps Fanmi Lavalas et la Convergence ont l'esprit ailleurs, se concentrant sur leurs incessantes négociations sous l'égide et l'arbitrage de la communauté internationale.
Onze morts, 35 blessés, disait au cours de sa prestation hebdomadaire le porte-parole de la Police nationale Jean Dady Siméon, dont les rapports sectoriels et approximatifs n'émeuvent plus personne. Encore la semaine dernière il annonçait une baisse par rapport à celle antérieure, mais il y a longtemps que ses statistiques à la hausse ou à la baisse ne changent rien au quotidien d'une population qui doit vivre sur le qui-vive continuel.
On peut citer certains faits survenus au cours des derniers jours, mais cela ne saurait représenter que des indices de la détérioration de la situation. L'agent de sécurité de la Royal Market tué par des bandits à Turgeau le 6 avril; les très jeunes délinquants dénommés «kokorat» qui rançonnent propriétaires de magasins, petits commerçants et acheteurs des marchés publics; les quatre morts et cinq blessés à Cité Soleil du 1er au 5 avril, le meurtre le 23 mars au sortir de la banque de la missionnaire américaine travaillant dans un orphelinat, Maureen Nielsen âgée de 33 ans, celui d'un autre citoyen américain, Alejandro Morales, technicien à la Haitian Tractor le dimanche 1er avril sur la Route reliant Cité Soleil à la nationale Nº 1...
Des secteurs entiers de la région métropolitaine constituent des terrains de chasse de tout repos pour les bandits: Route neuve, Carrefour Marin, Lilavois, Cité Soleil, le secteur de la Hasco, carrefour de l'Aviation, Cité militaire, Delmas 2, Carrefour Péan, Sans-Fil, St-Michel, Solino, Avenue Poupelard, Christ-Roi, Poste-Marchand, Carrefour Feuilles, etc. Jour et nuit, ces zones sont considérées dangereuses. Dans ces quartiers populaires, détonations, tapages, agressions sont monnaie courante. Tandis que les quartiers plus ou moins ou relativement aisés reçoivent régulièrement les visites parfois en plein midi de malfaiteurs lourdement armés. Les fameuses «bases» ou repaires des bandits sont presque des lieux publics. Quand deux ou trois policiers ne viennent à bord d'une pick-up de patrouille faire des simulacres, ils sont tout bonnement absents, et quand il y a urgence les quelques numéros de téléphone des commissariats sonnent constamment occupés ou ne fonctionnent point du tout.
Dans l'administration de la Police, un remue-ménage s'effectue parmi les cadres sans qu'on sache à quelles fins. Est-ce pour placer ou récompenser des fidèles ou est-on encore à la veille de l'annonce d'un nouveau «plan» pour combattre l'insécurité. Après l'installation inconstitutionnelle et illégale de Leslie Lucien à la tête de la PNH, les remaniements suivants ont été opérés: l'inspecteur général Fred Manigat a été promu chef de cabinet du directeur général, Rosemond Fabien a été nommé directeur central de la police judiciaire en remplacement du commissaire divisionnaire Mario Andrésol; Hermione Léonard remplace Jean-Robert Faveur à la direction départementale de l'Ouest, Jean Nesly Elie devient directeur départemental du Sud-Est à la place de Nesly Phelps, Ralph Dominique remplace Rubens St-Germain à la tête de la direction départementale du Sud; Jean-Robert Faveur à la direction départementale de la Grand'Anse en remplacement de Jude Altidor transféré à la direction départementale du Nord-Ouest; Jean Gaël Ménélas à la direction départementale du Nord à la place du commissaire divisionnaire Paul Antoine Sauvignon; Ronsard St-Cyr a été nommé directeur central de l'administration et des services généraux en remplacement de Marie Esther Faroul; Alix Alexandre, commissaire de Petit-Goâve; Jean Lionel Trécil a été promu commissaire divisionnaire et garde son poste de chef du service de la circulation et de la police routière; Evens Pierre, commissaire principal devient son adjoint, etc. Il s'agit donc là d'un véritable chambardement, qui demeure inexpliqué, à moins que cela rentre dans le cadre d'une énième stratégie contre l'insécurité?
Mais il a suffi qu'on apprenne le 6 avril que Butch Ashton, un Américain marié et établi au pays, aurait pu échapper à ceux qui l'auraient kidnappé la veille, pour que le ministre de la Justice Garry Lissade se mette à lancer des propos triomphants: «M. Ashton, jubilait le ministre, a réussi à se sauver et il a informé qu'il est arrivé dans un sous-commissariat... La Police travaille sur le dossier et prend des dispositions. Surtout avec le nouveau secrétaire d'État à la Sécurité et le nouveau directeur général de la Police, nous avons commencé à démontrer qu'il y a une volonté sérieuse de la Police pour organiser la sécurité...»
Il en faudrait plus ou plutôt de véritables preuves palpables pour souscrire à l'inexplicable enthousiasme de Lissade. Car cette insécurité, même quand elle n'est pas directement politique, tire sa source de l'impunité qui s'étale dans toute sa splendeur. Comment peut-il en être autrement quand les anciens militaires et les hommes de main du Fraph gardent encore leurs armes. Depuis son retour au pouvoir en octobre 1994, le président Aristide n'avait rien entrepris contre ces menaces potentielles qui se matérialisent. Le gouvernement ne prêche pas non plus par l'exemple en confiant un ministère à quelqu'un qui devrait normalement se retrouver derrière les barreaux.
Même au sein du régime Lavalas, les choses sont loin d'être claires. L'explication donnnée par le sénateur Gérald Gilles de la Grand'Anse que l'installation de Jean Neslie Lucien à la Direction générale de la police nationale sans la ratification du Sénat a été motivée par la démission de Pierre Denizé ne convainc personne, puisqu'elle n'est venue qu'après le rejet de Jean-Gérard Dubreuil à cause supposément de sa «nationalité nord-américaine». Pourtant ce dernier a été aussitôt «promu» secrétaire d'Etat à la Sécurité publique. «Mais quand même nous reconnaissons que cela a froissé beaucoup de sénateurs, le fait que le Sénat n'ait pas été mis au courant de ce choix, et la ratification n'a pas été faite», a dit Gilles en tentant d'expliquer l'inexplicable. En réalité, pour l'insécurité comme dans tous les autres secteurs, la population se trouve confrontée aux simulacres orchestrés par les autorités Lavalas en guise de solution à ses problèmes, et le peuple doit bien commencer à se demander si son bien-être physique aussi bien que matériel ne serait pas le cadet des soucis des dirigeants de Fanmi Lavalas au pouvoir qui semblent avoir des priorités assez personnelles.