Haïti Progrès
10 au 16 Janvier 2001


Le Parlement à pied d'oeuvre

La première session de la 47e législature s'est ouverte conformément à la règle le lundi 8 janvier 2001 en présence du chef de l'Etat René Préval et du Premier ministre Jacques-Edouard Alexis. Ils y ont respectivement présenté le bilan de leurs activités à la tête des affaires publiques. Méprisant la tradition et de façon totalement inconvenante, les ambassadeurs des Etats-Unis, de France et du Canada - entre autres - n'ont pas assisté à la séance. Seuls les ambassadeurs de Cuba, de la République dominicaine, de Taïwan, le représentant du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) en Haïti, le nonce apostolique et quelques consuls étrangers ont tenu à honorer l'invitation du ministère des Affaires étrangères et à montrer leur respect des normes diplomatiques.

Dans son adresse aux parlementaires, le président de la République a estimé, à la veille de quitter le pouvoir, n'avoir point failli à sa mission générale et qu'il s'était même bien acquitté de sa tâche, étant donné les circonstances. Il a noté par exemple les progrès réalisés par le pays en terme de développement humain, comme en fait foi le dernier rapport de l'ONU; il a également mentionné les efforts consentis sur le plan économique malgré une situation difficile et un déficit de plus d'un milliard de gourdes dû à la subvention du carburant dont le coût était à la hausse.

Préval a admis cependant que «la plus grande faiblesse des cinq années de (sa) présidence a été la justice. Qu'est-ce qui explique cela? La plupart des fonctionnaires, surtout les cadres supérieurs, qui travaillaient au sein de cette institution pendant la dictature, ce n'est pas un hasard qu'ils étaient là. S'ils n'étaient pas d'accord avec la dictature, s'ils ne la servaient pas ils ne seraient pas là», a-t-il dit. Des enfants victimes du sirop empoisonné Alfébril-Valodon à l'assassinat du directeur de radio Haïti Inter Jean Dominique, il a cité une série de dossiers de meurtres restés en suspens: Jean-Marie Vincent, Antoine et Georges Izméry, Claudy Museau et l'affaire du bébé disparu à l'Hôpital général. «Jean Dominique est mort très probablement parce qu'il était Lavalas. C'est le seul directeur de média indépendant qui l'avait dit, c'est un des rares journalistes qui l'avait dit: Jean Dominique était un lavalassien indépendant. Mais on ne l'a pas tué parce qu'il était indépendant, ils l'ont tué probablement parce qu'il était lavalassien», a dit Préval.

Il a fustigé de façon assez significative le comportement de certains grands pays dans la lutte contre le trafic illicite des stupéfiants, en particulier les Etats-Unis d'Amérique. Les autorités de ces pays en ne faisant rien pour diminuer la consommation de la drogue chez eux, s'avèrent les principaux responsables de la situation dans des pays comme Haïti, où le commerce de la drogue constitue une des principales causes de l'insécurité. «C'est de l'hypocrisie quand ils désignent du doigt les pays victimes de la vente de la drogue», a martelé Préval qui a lâché que «nous ne sommes pas responsables de la drogue qui entre chez eux».

En effet, les Etats-Unis et l'Union européenne se livrent actuellement à un chantage effronté contre les petits pays de la Caraïbe sur la question du blanchiment d'argent. Pendant ce temps, dans leur giron, la petite principauté de Monaco tellement réduite en superficie qu'on l'appelle Le Rocher, voit ses banques et autres centres d'affaires détenir en dépôt plus de 350 milliards de francs (plus de 50 milliards de dollars US)! On croit même savoir que cette campagne menée par des pays européens contre les paradis fiscaux des Antilles est fortement intéressée. De fait, avec la mise en circulation de l'euro - la nouvelle monnaie européenne - au début de l'année prochaine, les trafiquants devraient être obligés de déclarer leurs avoirs, et l'Europe craint une fuite de cet argent sale de ses coffres.

Mais pour la justice proprement dite, le ministre Camille Leblanc s'est senti plutôt mouillé et a déclaré: «On ne peut pas oublier que c'est pour la première fois dans le pays, nous avons réalisé les deux procès de Raboteau et de Carrefour-Feuilles. Je ne crois pas non plus qu'on puisse nier les différentes initiatives... Faire que les juges de paix se rendent dans les sections communales pour rendre la justice à la population. Ce sont des approches totalement nouvelles. Sans que nous ne bénéficions d'aide internationale en termes d'argent, nous avons monté des commissions pour préparer plusieurs projets de loi, nous sommes parvenus à poursuivre la formation de la nouvelle génération de juges...» Mais dans toutes ces justifications, le public n'a rien appris de plus sur le déroulement des enquêtes concernant les différents crimes non résolus et que le président lui-même a énumérés.

Quant au Premier ministre Alexis, il a suivi la démarche du président Préval: mettre en avant les réalisations jugées positives et expliquer le pourquoi de certains échecs. C'est ainsi qu'a été remis aux parlementaires un document intitulé «Le gouvernement de Préval-Alexis face aux défis de la conjoncture - Synthèse des principales activités réalisées - mars 99-déc. 2000». M. Alexis a signalé qu'il a atteint l'un des principaux objectifs de son gouvernement: la réalisation des élections législatives du 21 mai et celles du 26 novembre qui ont coûté plus d'un milliard de gourdes au Trésor public. En fait de «semi-échec», il a rappelé le Programme d'action gouvernementale (PAG) pour combattre le chômage et la vie chère qui n'a pas reçu l'appui financier de la communauté internationale. «Mais le gouvernement ne s'était pas laissé décourager pour cela. Nous pourrions comprendre comme échec, nous dirions un échec relatif du PAG. Le gouvernement a développé toute une série de programmes dont les bénéficiaires sont les plus faibles et les plus pauvres», a précisé Alexis qui a rappelé les programmes de cantines scolaires, de distributions d'uniformes, livres et fournitures scolaires et même la coopération médicale haïtiano-cubaine comme des compensations au non financement du PAG par la communauté internationale. Il a cependant reconnu: «Il convient de signaler le climat d'insécurité qui règne particulièrement sur la capitale; trop de bandits, de criminels, de malfaiteurs et de professionnels de la déstabilisation continuent à sillonner nos rues et nos campagnes jetant le désarroi dans les familles et décourageant les investisseurs tant nationaux qu'étrangers.»

Comme pour le chef d'Etat, on se demande qu'est-ce qui a empêché le Premier ministre de sévir contre la corruption du système judiciaire qu'il a dénoncée, et qui pourtant, comme il l'a reconnu, se trouve à la base de l'impunité.

La session ordinaire du 8 janvier a été aussi l'occasion pour les neuf sénateurs de Fanmi Lavalas élus au mois de novembre de venir rejoindre leurs collègues. Le président de l'Assemblée nationale Yvon Neptune en a profité pour prôner une nouvelle orientation du Parlement dont l'image avait été ternie par les marchandages incessants. «L'avenir d'Haïti dans la démocratie véritable repose sur notre choix de nous ouvrir et d'unir nos intérêts de peuple, à nous acquitter de nos tâches citoyennes, à maintenir et sauvegarder nos droits dans le respect des lois et de la Constitution» a-t-il déclaré.

En résumé, une rentrée parlementaire qui s'est déroulée dans un cadre assez serein, sans trop de solennités désuètes et qui aura permis au Président de la République d'exprimer des idées fortes face au chantage de la lutte contre la drogue utilisée constamment par les Etats-Unis pour violer délibérément la souveraineté des États de la région. Une certaine façon aussi de se rattraper pour des accords qu'il aura dû signer, de gré ou de force. Mais la vie parlementaire ne devrait débuter vraiment que dans les prochains jours. Les élus auront alors à démontrer qu'il existe un dynamisme en leur sein, pour démentir ceux qui croient que cette majorité parlementaire Fanmi Lavalas ne saurait servir les intérêts de la démocratie. Il est vrai que l'opposition n'a point de la démocratie la même définition. Il appartiendra donc aux élus de Fanmi Lavalas de montrer que la démocratie consiste à être au service de l'immense majorité des démunis.

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