Haïti Progrès
3 au 9 Janvier 2001
Actualité politique


Des concessions, à quelles fins?

Le président élu Jean-Bertrand Aristide vient de prendre toute une série d'engagements vis-à-vis des Etats-Unis, au lendemain de la mission de deux jours qu'effectuait en Haïti les envoyés du président Clinton, Anthony Lake et Donald Steinberg. D'après une note en date du 28 décembre publiée par l'attaché de presse de la Maison-Blanche, M. Aristide s'engagerait à: rectifier les problèmes issus des élections du 21 mai; mettre sur pied un Conseil électoral crédible; renforcer la coopération dans la lutte contre la drogue; professionnaliser la force de police; réformer le système judiciaire; renforcer les institutions démocratiques; respecter les droits humains; former un gouvernement d'ouverture; entamer un nouveau dialogue avec les Institutions financières internationales; négocier un nouvel accord sur le rapatriement des immigrants illégaux.

On peut remarquer qu'au milieu de toutes ces directives, certaines sont de loin plus importantes que les autres. Mais concrètement, il s'agit d'un ordre à suivre qui nie toute souveraineté à l'État haïtien.

Aristide a pourtant adressé une lettre à Clinton pour confirmer la parole donnée à ses émissaires, acceptant comme si cela allait de soi, de façon pour ainsi dire officielle, ces diktats dont la mise en oeuvre, aux yeux de Washington, devrait marquer un nouveau départ pour l'avenir de la démocratie en Haïti.

«Je confirme mon engagement à ces points insérés (dans le document), confiant qu'ils aideront à renforcer les liens de nos deux nations où la démocratie et la paix fleuriront», peut-on lire dans cette lettre. On peut remarquer qu'on n'a même pas attendu les conclusions des travaux de la commission de juristes engagés par Aristide lui-même pour travailler sur les contestations des résultats des élections du 21 mai. Il a accepté d'organiser un 2e tour du scrutin pour dix sièges de sénateur contestés. Alors que le rapport de la mission d'observation électorale de l'OEA vient d'admettre que sur les 19 sénateurs, 11 ont été élus dès le premier tour. Auparavant la mission parlait de huit élus!

Décrivant la lettre comme une «vraie ouverture», un haut fonctionnaire de l'administration Clinton a déclaré: «Il appartient désormais à l'opposition et au nouveau gouvernement de la poursuivre ou non. J'espère qu'ils la poursuivront, car je ne vois pas d'autre alternative.» Selon lui Aristide semble vouloir résoudre ses différends avec les Etats-Unis avant l'investiture du président républicain George W. Bush dont il ignore quelle sera l'attitude à l'égard du dossier haïtien. En agissant ainsi il aura répondu positivement aux conseils de Lake et Steinberg qui lui aurait fait comprendre qu'«il a besoin de rétablir ses relations avec la communauté internationale et de reconnaître que ces pas sont déterminants pour ramener la confiance». La confiance de qui? La lettre est adressée à Bill Clinton, et d'après le réactionnaire président de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants à Washington Benjamin Gilman, son successeur G. W. Bush ne sera point lié par ces engagements. Gilman a ainsi précisé que «l'évaluation de tout progrès en Haïti sera décidé par l'administration du président George W. Bush».

Et comme on s'y attendait, ces grandes concessions d'Aristide n'ont pas eu pourtant l'heure de satisfaire l'opposition qui saisit plutôt l'occasion pour se montrer encore plus irréductible. Un des porte-parole de la Convergence démocratique, Evans Paul faisait ainsi feu de tout bois: «Il avait promis en 1994 qu'à son retour au pouvoir il allait résoudre le problème du trafic de la drogue dans le pays, qu'il allait faire avancer la démocratie, qu'il allait garantir la prospérité économique; il n'en fut rien. Alors aujourd'hui tout le monde constate à quelle catastrophe ils ont amené le pays tant sur le plan politique, économique que social. Je crois que quand M. Aristide parle, personne ne le prend au sérieux.», a dit Paul qui ne doit pas non plus se prendre au sérieux.

La Convergence veut davantage et elle avait exprimé son désaccord avec les émissaires de Clinton qui lui demandaient de surseoir à son projet de gouvernement parallèle, d'accepter d'intégrer le gouvernement d'Aristide pour résoudre la crise. A la proposition d'«améliorer ce qui est déjà là au lieu de tout chambarder», Paul Denis de l'OPL a répondu: «Rien de bon ne peut se faire avec Aristide et le régime Lavalas.»

D'ailleurs l'opposition met les bouchées doubles et dans le cadre, prétendent ses membres, du projet d'installation d'un gouvernement provisoire de salut public, elle compte organiser le 3 janvier 2001 un «forum préparatoire» pour discuter d'un ordre du jour.

Une certaine inquiétude prévaut dans le secteur populaire face à la propension du régime Lavalas à faire des concessions contraires au principe de souveraineté nationale et qui peuvent hypothéquer l'avenir économique d'Haïti, qui ne saurait correspondre à la satisfaction des insatiables appétits du capitalisme international, mais bien à celle des masses haïtiennes démunies. Or du Ciment d'Haïti à l'EDH en passant par la Téléco et les autres entreprises publiques, le démon de la privatisation est lâché. La situation s'avère critique en ce qui concerne la cimenterie où un an après sa liquidation, la production n'a pas encore démarré. On y entrepose du ciment au lieu d'en produire. Les nouveaux propriétaires se contentent d'écouler à prix fort sur le marché haïtien du ciment importé. Dans de telles conditions les promesses de réformes économiques du président élu ne peuvent qu'inquiéter les organisations populaires, comme celles du Nord qui en plus ont dénoncé l'atteinte portée à la souveraineté du pays par la ratification de cet accord qui accorde aux Etats-Unis le droit de poursuivre dans les limites territoriales haïtiennes des prétendus trafiquants de drogue ou des navires suspects. «Avec ce vote toutes les frontières d'Haïti, maritimes, terrestres et aériennes sont tombées sous le contrôle des militaires des Etats-Unis. Des institutions comme la Justice et la Police d'Haïti passeront comme auxiliaires des militaires des Etats-Unis. La loi-mère du pays, notre Constitution a été foulée aux pieds, sa souveraineté violée. Cet accord ratifié par les parlementaires aidera une fois de plus les Etats-Unis à étendre leur hégémonie dans le cadre d'un nouveau désordre mondial. Comme premier gendarme du monde ils feront toutes sortes de manoeuvres pour chasser tous les dirigeants politiques qui n'acceptent pas de faire la courbette devant eux», s'est écrié le porte-parole d'un regroupement d'organisations de base du Nord et membre dirigeant du Parti populaire national (PPN) Evariste Wilson. Ces groupes de base qui ont appuyé jusqu'ici le mouvement Lavalas dans tous les moments difficiles se montrent à juste titre préoccupés par sa tendance aujourd'hui à renier tous les principes en vue de se faire accepter par ses détracteurs. Cette attitude constitue nécessairement un coup dur pour la lutte populaire, d'autant plus que ces concessions ne feront qu'ouvrir la voie à la surenchère, comme en font foi les réactions toujours négatives de l'opposition dans l'attente qu'une nouvelle administration à Washington vienne récompenser sa «patience» et soutenir ses intrigues. Pour sa part jusqu'à présent le secteur populaire ne voit pas de contrepartie pour ces concessions qui n'en finissent pas et qui le maintiennent dans l'expectative.

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