Haïti Progrès
Novembre  15 - 21   2000


Coup d'État électoral aux
...États-Unis!

Fraudes, corruption, intimidations des électeurs, bulletins équivoques, préjudices raciaux, disparition des urnes et destruction de bulletins, superviseurs incompétents et omnipotents, conflits d'intérêts, bureaux de vote qui ferment avant l'heure prévue et de nombreuses autres irrégularités, tout cela a été mis à nu, dû aux résultats serrés obtenus dans la course à la Présidence entre le candidat républicain George W. Bush et son vis-à-vis démocrate Al Gore.

En fait l'impasse dans cet affrontement entre ces deux aspirants, à peine distinguables l'un de l'autre, a révélé les énormes failles de la démocratie bourgeoise des Etats-Unis, a suscité beaucoup de nervosité chez les investisseurs et augure de plus graves turbulences politico-économiques dans les mois à venir.

Pour beaucoup d'Haïtiens de Floride, le fiasco des élections américaines est un signe des temps, ce que l'un d'eux exprimait avec un certain humour: «C'est Dieu lui-même qui a agi de façon à ce que le monde entier puisse se rendre compte que les dirigeants des États-Unis n'ont aucune moralité les qualifiant pour aller superviser ou juger les élections dans d'autres pays», disait Lavarice Gaudin de Veye Yo, une organisation populaire de Miami.

Le lundi 13 novembre, les choses en étaient encore au même point qu'au lendemain du jour du suffrage du 7 novembre: le Vice-président Al Gore avec 49 222 339 votes devançait de plus de 220 000 voix George W. Bush qui, lui, en détenait 48 999 459. Mais étant donné le système archaïque du Collège électoral (voir le texte au sujet de cette instance), Gore se trouverait à perdre les élections s'il n'obtient pas la majorité du vote populaire exprimé dans l'État de Floride, celui où justement les résultats définitifs font l'objet du litige. Actuellement Bush précéderait Gore par une très mince marge de 338 votes en Floride, soit un total de 2 910 299 contre 2 909 911 pour Gore. Plusieurs comtés, particulièrement celui stratégiquement déterminant de Palm Beach, envisagent ou ont déjà entrepris un recomptage manuel.

Pour le moment, Gore compte 255 votes électoraux et Bush, 246; et en remportant la Floride avec les 25 votes du Collège électoral de cet État, l'un ou l'autre des candidates atteindra le chiffre magique des 270 votes électoraux nécessaires pour accéder à la Présidence.

Actuellement, la lutte se mène principalement sur le plan judiciaire. Républicains et démocrates, chacun de leur côté, ont réuni de vastes équipes d'avocats et de porte-parole, avec à leur tête respectivement les anciens secrétaires d'État James Baker et Warren Christopher. Leur stratégie étant de s'opposer ou réclamer les recomptages et en appeler à la plus haute des instances: l'opinion publique.

Cependant, alors qu'ils s'opposent au recomptage en Floride, les républicains sont amenés à le réclamer dans les États de New Mexico, de l'Oregon et d'Iowa, où Gore l'a emporté par une faible marge. Mais la Floride reste le principal champ de bataille, d'une part parce qu'elle compte le plus grand nombre de votes électoraux, et d'autre part parce que les élections y ont été particulièrement marquées par de nombreuses et grossières irrégularités.

Le 11 novembre, l'Association pour l'avancement des gens de couleur (NAACP) organisait un «Meeting public sur les irrégularités dans les élections» à Miami, auquel des centaines de personnes ont pris part. La rencontre présidée par le dirigeant de l'organisation, Kweisi Mfumi, a permis aux participants, principalement des Africains-Américains en provenance de plusieurs villes de la région, de témoigner sur les méthodes utilisées afin de leur nier le droit de vote.

Fumi Robinson de Broward County a expliqué comment sa mère, qui s'était enregistrée pour voter, s'est vue refusée à cause de l'incompétence des responsables du bureau: «Nous nous sommes donné pour tâche de vérifier de quelle formation avaient bénéficié ces travailleurs électoraux; ils n'ont eu qu'à regarder une vidéo de deux heures pour être certifiés dans le comté de Broward. C'est ainsi qu'ils peuvent dire à leur gré, à n'importe qui, qu'il n'a pas de droit de vote...» Mme Robinson indiquait aussi qu'une école élémentaire, qui sert depuis longtemps de bureau de vote, à été vandalisée trois semaines avant les élections, et les électeurs n'ont même pas été informés où aller voter. Une autre femme racontait que des dizaines de véhicules ont dû rebrousser chemin tout près du bureau de vote qui a fermé ses portes à sept heures du soir alors qu'ils avaient été là à attendre bien avant. Suzie M. Stephen, une résidente de Miami a soumis une déclaration écrite attestant que des individus, vraisemblablement des supporters de Bush, ont distribué des tracts où on pouvait lire qu'«un vote pour Gore c'est un vote pour le Ku Klux Klan», là où une majorité d'Africains-Américains allaient voter. Stacy Powers, directrice de la plus vieille station de radio de la communauté noire de Tampa, soulignait les nombreuses irrégularités commises dans le comté de Hillsboro. Elle a été témoin, dans un bureau de vote situé dans une église, d'électeurs munis de leur carte d'électeurs qui se faisaient renvoyer sous prétexte qu'ils n'avaient pas de photo d'identité, ce qui constitue une violation de la loi électorale. Powers rapportait en outre de quelle façon la zone du Progress Village Center a été encerclée par trente policiers pour intimider les gens. Elle mentionne le cas de cette femme noire de 67 ans, fière de pouvoir voter pour la première fois de sa vie, et qui a été agressée et jetée au sol par des policiers. «Appelons les choses par leur nom, c'est du racisme», disait Powers qui ajoutait que des milliers de gens ont ainsi été traités dans le comté de Hillsboro.

Andy Berkowitz, une New-yorkaise qui a déménagé récemment à West Palm Beach, tentait d'expliquer les problèmes causés par ce fameux bulletin de Palm Beach: «Ce bulletin portait à confusion et cela, quels que soient le niveau d'instruction, la race ou l'âge. Je vote depuis l'âge de 18 ans et je n'ai pas du tout compris ce bulletin. Il ne ressemblait pas du tout à ces bulletins qui nous parviennent par la poste ou qui ont été montrés à la télévision.» Ce n'est qu'après avoir voté qu'elle s'est rendue compte qu'elle avait accidentellement rempli son bulletin pour Patrick Buchanan, le candidat d'extrême droite du Reform Party. Dépassant de loin sa moyenne dans d'autres comtés de Floride, Buchanan a obtenu 3000 votes à Palm Beach, où des centaines de personnes avouent avoir commis la même erreur que Berkowitz qui a dit: «En aucune façon il n'aurait pu recueillir autant de votes»; ce qu'a admis Buchanan lui-même. Par ailleurs, plus de 19 000 bulletins ont été annulés parce qu'ils avaient été perforés en deux endroits pour deux candidats par des électeurs qui tentaient ainsi de corriger leur erreur. Elle expliquait aussi avoir vu des Africains-Américains se faire réclamer leur photo d'identité tandis qu'à elle, qui est blanche, on ne lui avait rien demandé: «Je sens que la nation entière a été trompée», a conclu madame Berkowitz.

Il y avait également beaucoup de témoignages concernant la disparition de boîtes de bulletins. Le Reverend Clyde W. Judson, pasteur de l'église baptiste Good News Little River à Miami, un lieu servant depuis 22 ans de bureau de vote, expliquait que pas moins de 1400 Africains-Américains étaient venus voter dans son église. Mais après la fermeture, aucun fonctionnaire de la Commission électorale de Floride ne s'était présenté pour prendre possession de l'urne numéro 501.

Haïti Progrès a eu connaissance de plusieurs urnes qui n'ont pas été ramassées: par exemple, celle se trouvant dans un hôtel (comme l'a indiqué un policier), une autre dans une maison de vieillards (indiqué par un travailleur communautaire), une autre encore dans une école élémentaire (indiqué par l'animatrice communautaire Marlène Bastien). Les Haïtiens ont aussi joué un grand rôle dans le dépistage des irrégularités. Au meeting du NAACP, Ernest Duval du comté de Palm Beach indiquait qu'il n'avait pas été permis, ni à sa femme ni à lui, de se procurer de nouveaux bulletins quand ils s'étaient rendu compte qu'ils avaient voté par erreur pour Buchanan. «Le superviseur m'a dit: "Non, vous n'avez qu'une chance, vous n'avez pas droit à une autre. Si vous avez fait une erreur, c'est tant pis".» Ce qui est totalement faux car en réalité lorsqu'un électeur se rend compte qu'il s'est trompé, il a droit à un nouveau bulletin. Sans aucun doute le bulletin de Duval fait partie des 19 000 rejetés à Palm Beach.

Tandis que les médias et les officiers électoraux parlent de recomptage, les résidents de Palm Beach tels Duval et Berkowitz maintiennent, eux, qu'il faut reprendre le scrutin.

Dans la communauté, beaucoup d'autres fraudes ont été dénoncées sur les ondes des radios communautaires. Par exemple sur la station WLQY, Lavarice Gaudin disait que «certains Haïtiens, partisans de Bush, ont pris la photo de Gore pour y placer en dessous le numéro correspondant à Bush, afin d'induire les gens en erreur». D'autre part, dans plusieurs autres bureaux, des Haïtiano-Américains qui ne sont pas tout à fait au courant du processus, au lieu de mettre le bulletin dans la boîte, le remettaient a des Cubano-Américains travaillant sur le lieux et qui, eux, s'en débarrassaient. Il est également arrivé que ces Cubains de l'extrême droite, en charge des bureaux, déclaraient aux votants d'origine haïtienne que leur nom n'était pas sur les listes.

En ce qui a trait aux conflits d'intérêt, n'est-ce pas Katherine Harris, la secrétaire d'État du gouverneur de Floride Jeb Bush, frère du candidat présidentiel George W. Bush, qui fixait à ce mardi 14 novembre, 5 heures de l'après-midi, l'heure limite pour mettre fin au recomptage réclamé par les électeurs de Palm Beach, ceci pour permettre à son candidat George W. Bush de garder sa mince avance obtenue grâce à toutes ces fraudes dans ce même État.

Ces irrégularités ont fait naître un sentiment de rage chez les Africains-Américains, les Haïtiens et chez les gens de la classe laborieuse de toutes origines qui, traditionnellement, votent pour les démocrates parce que «de deux maux, ils choisissent le moindre». Ce scandale menace même la dictature du système des deux partis aux États-Unis. Le 13 novembre environ dix mille personnes, avec parmi elles beaucoup d'Haïtiens, le Révérend Jesse Jackson à leur tête, ont marché à travers West Palm Beach pour exiger non seulement un recomptage mais une reprise du vote. (À noter, que les Républicains, ont utilisé les mêmes tactiques que leurs protégés utilisent en Haïti. Ils ont dépêché des bandes de voyous pour harceler Jackson et fomenter des troubles dans cette manifestation pro-démocrate.)

«Nous ne devons pas capituler face à ceux qui veulent nous empêcher de voter, nous empêcher de recompter les bulletins, nous empêcher de parler. Une personne, un vote et personne ne peut nous le nier», déclarait Jackson ce soir-là à l'amphithéâtre de Palm Beach.

En fait, beaucoup d'Américains ne sont plus satisfaits du système de deux partis, et environ 2,7 millions d'entre eux ont voté pour Ralph Nader, le candidat du Parti Vert. Certains démocrates ont accusé Nader d'enlever des voix à Gore, contribuant ainsi à une éventuelle défaite de ce dernier. Cependant, le 8 novembre au cours d'une conférence de presse, Nader a indiqué que si Gore devait perdre, il ne devrait sa défaite qu'à lui-même.

Pour terminer, nous pouvons dire que cette crise électorale est significative de la crise du système politique des États-Unis. Comme d'habitude, moins de 50% des électeurs potentiels sont allés voter, parce qu'ils ne voient pas une différence notable entre les deux grands partis qui se sont toujours partagé le pouvoir. Mais ces grossières irrégularités, ces fraudes mises au jour au cours de ces élections viennent à point nommé pour qu'une fois de plus, surtout à la veille des élections en Haïti, l'on s'interroge sur la crédibilité des États-Unis pour, non seulement exiger partout dans le monde l'envoi de leurs observateurs mais pour évaluer ensuite à leur guise si les élections qui ont lieu dans ces pays-là sont crédibles ou pas!

Note: De 40 à 60 000 Haïtiano-Américains vivent dans le comté de Palm Beach, ce comté clé où les recomptages manuels ont lieu, et presque ¼ de la population de la municipalité de Delray Beach est formée d'Haïtiens.

 
À quoi sert le Collège électoral aux USA?
Le Collège électoral est le corps qui élit le président des Etats-Unis d'Amérique chaque 4 ans. Avant les élections de cette année, la plupart des Américains n'avaient aucune idée de l'existence même de cet organisme ou encore ne comprenaient pas en quoi consistait son rôle. Ils pensaient voter en faveur d'un président lorsque, tous les 4 ans, le premier mardi de novembre, ils mettaient leur bulletin dans l'urne. En fait, ils ne font qu'élire celui qui à son tour va élire le président à la mi-décembre.

Ce qu'il faut d'abord comprendre au sujet du Collège électoral - une institution propre aux Etats-Unis d'Amérique - est qu'il a été créé pour restreindre la démocratie et non pas pour l'assister. Et, contrairement à la Révolution haïtienne qui fut un soulèvement contre les propriétaires d'esclaves, la Révolution américaine a été un soulèvement mené principalement par les propriétaires d'esclaves. Les «Pères fondateurs» comptaient aussi dans leurs rangs de grands marchands, des banquiers, des armateurs, de grands planteurs et des hommes de loi qui redoutaient les masses américaines, à cette époque-là, constituées en grande partie de petits agriculteurs, d'artisans et de journaliers. Parmi elles, on retrouvait également des femmes, des esclaves, des Amérindiens. Cependant, il était interdit à ces derniers groupes de voter conformément à la sacro-sainte Constitution rédigée par les «Pères fondateurs». Tout comme la Constitution haïtienne de 1987 concoctée par les «nèg savè» et les représentants de la bourgeoisie, ceux qui rédigèrent la Constitution des Etats-Unis et conçurent le Collège électoral ne représentaient que 10% environ de la population du pays et les ouvriers et les paysans n'étaient pas de ce nombre. À cette époque, les États n'accordaient le droit de vote qu'aux propriétaires exclusivement. Au cours des 50 premières années (jusqu'en 1824), le vote populaire pour la présidence n'était même pas autorisé. Les Pères fondateurs se faisaient du souci à l'idée que les masses faiblement éduquées, susceptibles d'être trompées et d'être amenées à prendre des décisions dictées par la passion ne voulaient pas que le peuple vote directement pour élire le président. Cela leur paraissait comme un excès de démocratie et beaucoup d'entre eux voulaient voir le Congrès choisir le chef de l'État. Finalement, ils conçurent le Collège électoral où les citoyens des États-Unis éliraient les «électeurs», qui ensuite éliraient le président. Chaque État a droit à un électeur pour chaque représentant et sénateur qu'il envoie au Congrès. Chacun des 50 États des Etats-Unis a deux sénateurs. Le nombre de représentants est révisé tous les dix ans après un recensement pour refléter la croissance et les modifications qui surviennent au sein de la population.

Il y a 538 électeurs au total cette année, y compris les 3 alloués au District de Columbia où se trouve Washington la capitale fédérale. L'une des principales raisons d'être du système de Collège électoral est de prévenir d'éventuelles contestations au statu quo par des tiers et des mouvements de masses. De cette manière les deux factions de la classe dirigeante des Etats-Unis - Démocrates (libéraux) et Républicains (conservateurs) - peuvent conserver leur mainmise sur le pouvoir, une dictature à peine voilée de la bourgeoisie. C'est un fait admis même par William C. Kimberling, assistant directeur de la Commission électorale fédérale: «Il ne peut y avoir de doute que le Collège électoral a encouragé et aide au maintien du système bipartite, écrit-il, c'est la simple vérité, parce qu'il est extrêmement difficile pour un nouveau ou un petit parti de gagner assez de votes populaires dans suffisamment d'États pour avoir une chance de gagner la présidence... De plus, pour mettre la présidence à l'abri des élans passionnés mais temporaires d'un tiers parti, d'un point de vue pratique, le rôle du Collège électoral est de faire virtuellement converger ces mouvements vers les deux principaux partis politiques... Au cours de ce processus d'assimilation, ces mouvements sont obligés de restreindre leurs objectifs plus radicaux s'ils veulent atteindre ceux généralement plus acceptables.» Bien sûr, il entend par là «généralement plus acceptables» à l'élite dirigeante.

Kimberling fait l'éloge du système du Collège électoral

aux dépens de celui de l'élection au suffrage universel qui est pourtant de loin plus réalisable aujourd'hui qu'en 1776. Les élections directes engendreraient «une multitude de petits partis» qui attireraient les candidats à la présidence «vers les options extrémistes et régionalistes représentées par ces partis...», voudrait-il nous faire croire. En résumé, Kimberling fait montre du même raisonnement élitiste des Pères fondateurs. Pour ces raisons, les candidats progressistes et socialistes ont toujours dénoncé le système du Collège électoral comme un instrument de plus pour contrôler et juguler la démocratie aux Etats-Unis. Aujourd'hui encore avec le vote du Collège électoral qui menace de subvertir le vote populaire et avec la remarquable performance du candidat du Parti Vert Ralph Nader, beaucoup d'Américains commencent à prendre conscience de la nature véritable de cette institution qui est loin d'être démocratique.

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