Haïti Progrès
21 au 27 Juin 2000
La communauté internationale
orchestre la «fuite» de Manus!Après que le coup d'état électoral du 19 mars eut été déjoué, il était prévisible que la communauté internationale n'allait pas accepter que le peuple choisisse réellement ses propres représentants. Comme nous l'avions mentionné précédemment, les partisans étrangers et locaux du coup d'État électoral avorté allait attendre le choix populaire à un autre tournant. Ainsi peu de temps après avoir reconnu publiquement l'honnêteté du scrutin, la communauté internationale à travers ses missions d'observation a trouvé un autre moyen pour créer la confusion dans l'opinion en contestant le mode de calcul des pourcentages ayant octroyé une majorité sénatoriale au parti Fanmi Lavalas dès le premier tour. On comprend bien qu'il s'agit là d'une couleuvre difficile à avaler par les tuteurs d'Haïti qui ne veulent pas d'un contrôle du Parlement par le Parti Fanmi Lavalas.
Pour tenter de compromettre encore plus le processus électoral, dans la foulée de la démission de deux représentants de l'Espace de concertation du CEP - Débussy Damier et Emmanuel Charles -, le président de l'organisme électoral, Léon Manus, «a fui» le pays pour «se réfugier» aux Etats-Unis avec son épouse; ce que confirmait Richard Boucher, porte-parole du Département d'État le lundi 19 juin.
Cette «fuite» de Léon Manus n'a pas cessé d'intriguer depuis ce vendredi 16 juin où on l'annonçait en fanfare dans la presse internationale. En Haïti les organisations populaires pointent du doigt le gouvernement des Etats-Unis. René Civil de Jeunesse pour un pouvoir populaire (JPP) estime même qu'il a été enlevé par les responsables de ce pays. En effet, Manus faisait l'objet de grandes pressions depuis qu'il avait répondu aux remarques du chef de la Mission d'observation électorale de l'OEA, Orlando Marville, en lui faisant comprendre qu'il allait conserver le mode de calcul des pourcentages pour les résultats des élections conformément à l'usage établi (Voir p 3).
De son côté, le commissaire du gouvernement Wilfrid Présent dit compter ouvrir une enquête sur le départ inopiné de Léon Manus. C'est ainsi qu'il s'est rendu au siège du CEP dans le but d'y recueillir à ce sujet. «Bon, des informations que j'ai reçus au CEP c'est que le reste des membres du CEP n'étaient pas au courant du déplacement de Léon Manus qui a donc quitté le pays d'une manière informelle». Donc on peut en conclure que Manus n'avait point fait part à la Justice et à ses collaborateurs des «menaces» qui auraient été proférées contre lui.
En effet la rapidité avec laquelle s'est effectué son départ soulève des questions. D'abord on a annoncé qu'il s'était réfugié dans une ambassade, et peu de temps après on apprenait que «deux diplomates étrangers et un homme d'affaires» l'avaient conduit à la frontière de la République dominicaine d'où il aurait pris l'avion pour gagner les Etats-Unis.
On peut se poser alors la question, à savoir comment la communauté internationale s'y est prise pour décider Léon Manus à quitter le pays? Car la version des porte-parole habituels de cette «communauté internationale» est plutôt contradictoire si l'on se fie au contenu de la lettre que Léon Manus lui-même faisait parvenir à Orlando Marville (id. p 3). Tous les grands médias internationaux ne faisaient pourtant que reprendre la thèse de la «confidence» du représentant de l'agence de presse AP en Haïti. En effet le journaliste Michael Norton racontait que des diplomates «anonymes» ainsi qu'un fonctionnaire haïtien tout aussi «anonyme» lui avaient dit qu'au cours d'une visite au Palais national le président Préval avait mis Manus au téléphone avec l'ex-président Aristide. Ce dernier, d'après les sources de Norton, avait fait savoir à Léon Manus que «de mauvaises choses pourraient lui arriver s'il ne publiait pas au plus vite les résultats des élections».
Pourtant le conflit ne se situait point entre Aristide et Manus, mais plutôt à ce stade entre celui-ci et Orlando Marville, et concernait le mode de calcul des résultats. Comme vétéran de la désinformation Michael Norton aurait pu trouver mieux, mais «tous les moyens sont bons...» Comment comprendre que d'une part Léon Manus proteste par écrit contre l'ingérence et les prétentions du chef de la Mission de l'OEA et des pressions à peine voilées qui lui étaient faites et que d'autre part les grands médias veuillent faire croire qu'il a été obligé de quitter le pays tout en voulant agir conformément à la voie qu'il indiquait dans sa lettre?
Comme en décembre 1990 où l'on voyait l'ex-président des États-Unis Jimmy Carter se précipiter pour «négocier» les résultats des élections, on voit maintenant l'ONU par l'entremise du secrétaire général Kofi Annan, abonder tout de suite dans le sens de Marville et réclamer un mode sui generis de comptage des votes, conformément aux voeux du Département d'État des Etats-Unis exprimés de vive voix par le porte-parole Richard Boucher.
Pour l'instant le «kidnapping», ou quel que soit le terme sous lequel on arrive à désigner cette fuite, n'aura pas empêché la publication de ces résultats réclamée par la population.