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10 au 16 Mai 2000
À qui doit profiter l'interdiction des manifestations?C'est désormais à la liberté d'expression, le seul acquis démocratique véritable depuis les commotions socio-politiques de 1986, que l'actuel gouvernement s'est attaqué pour plaire à la communauté internationale et aux politicards locaux désireux d'avoir le champ libre pour mener à loisir leurs plans. En effet, au sortir d'une consultation avec le CEP sur la question de la sécurité des élections prévues pour le 21 mai, le Conseil supérieur de la police nationale (CSPN) n'a rien trouvé de mieux que d'interdire toute manifestation non électorale jusqu'à la fin du processus. A croire que les manifestations, infiltrées par la cinquième colonne comme celle de la Saline où fut abattu Jean Samedi alias Jeanbé alors que la population réclamait plus de bureaux d'inscription, n'étaient pas liées aux élections!
«Nous avons décidé... de ne pas accepter des manifestations de rue jusqu'à la fin des élections, sauf les réunions électorales sur des places publiques et dont la police est au courant. Mais cette affaire de manifestations de rue qui bloquent la circulation, comme on savait le faire, ne sera plus acceptée», a annoncé le ministre de la Justice Camille Leblanc. Et à l'appui de cette décision, le tribunal correctionnel, en veilleuse on ne sait plus depuis quand, a été réactualisé. Afin de minimiser l'arbitraire de cette mesure impopulaire, Leblanc a indiqué que celle-ci évitera aussi les provocations de justes manifestations qui dégénèrent souvent en scènes de violences.
Bien qu'elle ait pour effet d'écarter le peuple du débat politique, en lui enlevant sa seule arme: l'expression publique de son désaccord face aux menées réactionnaires, les partis dits d'opposition ont feint quand même une insatisfaction, ou plutôt en ont réclamé plus. C'est d'un «balayage» des «chimères» qu'ils auraient voulu, comme au «bon vieux temps» du tortionnaire putschiste l'ex-colonel Michel François. «Il faut d'abord et surtout commencer par mettre la main au collet des bandits, des criminels, des incendiaires, des assassins», a dit Hubert de Ronceray du parti néo-duvaliériste MDN. Pourtant, peu de temps auparavant il s'insurgeait en ces termes: «Les beaux discours du Conseil électoral sont bien appréciés mais la volonté de mettre de l'ordre dans le chaos, c'est-à-dire mettre les chimères sous contrôle n'était pas manifeste jusqu'à présent.» On dirait que surprise de ce cadeau, l'opposition a demandé encore plus, telle que l'a montré aussi la position de l'OPL exprimée par son porte-parole Sauveur Pierre-Etienne.
Le parti Fanmi Lavalas pour sa part a reconnu qu'il faut des mesures judiciaires et policières pour combattre l'insécurité, mais son porte-parole Yvon Neptune a précisé que cela ne doit entraver la liberté de la population de «manifester et de se mobiliser, de s'associer avec la personne de son choix». Plus clairement, un autre candidat de Fanmi Lavalas à St-Marc, Serge Benoît, a qualifié cette mesure d'arbitraire, contraire à la Constitution, et a invité le ministre de la Justice à procéder à son retrait. «S'il met cette idée en application, sitôt qu'il le fait, je ferai le retrait de ma candidature. Car j'ai passé quatre mois et 13 jours en prison sous la dictature et je lutte pour la fin de la dictature», a déclaré Serge Benoît.
En effet, la Constitution stipule à l'article 31: «La liberté d'association et de réunion sans armes à des fins politiques, économiques, sociales, culturelles ou toutes fins pacifiques est garantie.» Donc aucune loi, aucun décret, aucun arrêté, aucun règlement, encore moins un simple communiqué ne saurait être contraire, de manière provisoire ou pas, à l'esprit et à la lettre de cette disposition constitutionnelle. Placées sous les pressions étrangères, le gouvernement et la police doivent chercher ailleurs un moyen de combattre la dite violence des rues imputées au peuple. Et cette violence, celle qui fait l'objet d'«enquêtes» qui n'aboutissent jamais, celles dont on tait les noms des coupables, celle téléguidée qui frappe des cibles désignées par le «laboratoire», comment le ministre de la Justice compte-t-il la prévenir? A vrai dire une telle mesure vise bien moins à prévenir la «violence» des rues qu'à neutraliser les masses populaires, dont on craint les réactions contre le coup d'État électoral qui est toujours en marche. Mais heureusement le Premier ministre Jacques-Édouard Alexis semble s'être rendu compte de l'outrecuidance d'une telle décision unilatérale de son ministre de la Justice, et il ne l'aurait point approuvé... jusqu'à présent.