Haïti ProgrèsCeux qui ont assassiné
5 au 11 Avril 2000
Jean Dominique...La nouvelle est tombée comme un couperet très tôt dans la matinée du lundi 3 avril. «Jean Dominique, présentateur, commentateur et analyste politique de radio Haïti Inter est mort». Il est décédé à peine arrivé à l'hôpital de la Communauté Haïtienne situé à Frères où il a été emmené d'urgence suite à un attentat. Un individu entré peu après lui dans la cour de la station de radio a déchargé sur lui son arme à feu. Il a été atteint de sept projectiles à la poitrine, au coup et à la tête. Le gardien, Jean-Claude Louissaint a lui aussi trouvé la mort, abattu également par l'assassin ou ses complices.
Encore sous le choc, la population se demande par qui et pourquoi Jean Dominique a été assassiné? Pour Jean-Claude Bajeux, «l'assassinat de Jean Dominique ne peut-être que politique. Jean Dominique pendant toute sa vie n'a fait qu'une seule chose, c'est défendre la nation contre les malfaisants». Dès l'annonce de la nouvelle, le président René Préval, l'ancien président Jean-Bertrand Aristide, le Premier ministre Jacques-Edouard Alexis et plusieurs personnalités ont accouru à l'hôpital. Dans un communiqué, Alexis a déclaré: «Notre gouvernement s'engage aujourd'hui solennellement à faire tout le possible pour obtenir la sécurité de tous et pour retrouver les coupables et leurs complices.» Dans la même veine le ministre de la Justice Camille Leblanc a dit: «Il y a un coup contre les démocrates et je pense que tous les démocrates doivent réagir dans ce pays. Et nous-mêmes allons faire tout ce que nous pouvons pour qu'au cours de cette enquête nous trouvions les éléments, les indices pour mettre la main sur l'auteur.»
Le directeur de radio Haïti Inter était un infatigable militant anti-duvaliériste. Son engagement lui valut plusieurs années d'exil. Parti en novembre 1980, il ne put rentrer au pays qu'en février 1986 après la chute de Duvalier.
De cette date à sa mort, il continua à mener le même combat contre les macoutes et leurs alliés, et il dut reprendre le chemin de l'exil avec le coup d'Etat (1991-1994).
Plus près de nous, les dossiers brûlants qu'il abordait étaient nombreux: dans le dossier des élections, il y avait l'affaire de la mainmise de l'IFES sur le processus électoral, et l'accord illégal et secret conclu entre Léopold Berlanger et le président du CEP Léon Manus. Il fut le premier à le dévoiler ce nouveau complot contre le peuple haïtien. Dans le dossier du massacre de Piatre, dans lequel est impliqué Olivier Nadal, il n'hésita pas encore une fois à dénoncer l'omnipotence que continuait à montrer les spolieurs des paysans. Il a eu la même position dans le conflit terrien à Quartier Morin mettant aux prises le «grand don» Georgemain Prophète et les paysans pauvres de cette commune du Nord. Il y a eu aussi le dossier des médicaments empoisonnés au diéthylène glycol, et de l'éthanol vendu comme clairin. Dans ces deux dernières affaires il se trouvait face à la toute puissante famille Boulos. Radio Haïti Inter eut ainsi à pâtir des représailles de la Sogebank (d'Olivier Nadal) qui ne lui confiait plus de publicité. Mais ce ne sont là que certains des aspects de la tâche que s'imposait le célèbre journaliste. Mais ce n'était pas pour autant le plus dangereux. Car il n'était pas du genre à se contenter d'interventions ponctuelles, il allait au-delà.
Il est clair que Jean Dominique avait dans le pays de grands ennemis. C'est ce qu'a exprimé en ces termes le secrétaire du Parti populaire national (PPN) Ben Dupuy: «C'est certain que Jean Dominique avait beaucoup d'ennemis surtout dans le camp des forces des ténèbres. Il eut à toucher d'autres dossiers très délicats. Donc c'est clair qu'il était un élément gênant, alors ils l'ont éliminé. Et ça fait partie de l'offensive des forces macoutes qui ont besoin de créer l'anarchie, unique façon pour eux de prendre le pouvoir, pour provoquer une occupation étrangère... et puis se remettre au pouvoir».
Mais le plus grand démêlé de Jean Dominique a toujours été avec le secteur macoute, et ces derniers temps il s'était montré très incisif contre les commanditaires habituels de ces derniers et les manigances de ceux-là pour concocter un coup d'État électoral. Il n'avait pas non plus hésité à démasquer ceux qui tentaient d'infiltrer le secteur démocratique. Les menaces n'ébranlaient point ses convictions.
Bien entendu les réactions de la communauté internationale, de la «société civile» et des partis politiques n'ont pas été à la hauteur du combat mené par Jean Dominique: l'indignation, le refus abstrait de la violence et l'encensement de Jean Dominique devenu subitement une personnalité neutre, mais silence absolu sur ce qu'il dénonçait de la part de cette faune. Si on comprend la douleur des groupes politiques proches de Lavalas, les autres n'ont fait à notre avis que verser des larmes de crocodile. Cette remarque concerne particulièrement l'ambassade des Etats-Unis en Haïti qui ne verrait jamais d'un bon oeil le désarmement des macoutes, des anciens militaires et autres gens du Fraph; le MPSN d'Hubert de Ronceray qui a pris soin d'exprimer sa désapprobation du crime en dépit, dit-il, «de ses divergences politiques avec la victime»; l'OPL de Gérard Pierre-Charles qui, passée à l'extrême-droite, n'a cessé de critiquer à travers les propos fascistes de son porte-parole Sauveur Pierre-Etienne tout ce qui ressemble de près ou de loin à Lavalas, et Gérard Pierre-Charles qui a encore voulu profiter littéralement de ce moment tragique pour éructer contre «Lavalas». «Un tel acte ajoute une note particulièrement inquiétante à l'escalade de violence, d'insécurité et de dégradation socio-politique à laquelle conduit le pays la gestion désastreuse du pouvoir Lavalas... En plus des parlementaires, des hommes d'affaires, des professionnels indépendants ce sont des proches du pouvoir qui (se) sont attaqués dans la toile d'araignée tissée par les contradictions et incohérences du régime lavalas», s'est-il écrié le jour même de l'assassinat. Pour lui donc, loin d'être un coup de l'aile dure du secteur macoute, le meurtre de Jean Dominique est imputable aux contradictions existant au sein du régime Lavalas. Avec des raisonnements pareils, compte-il, lui et ses alliés faire oublier le sens du combat de Jean Dominique, d'Antoine Izméry, de Jean-Marie Vincent, de tant d'autres, de la lutte d'Alix Lamaute, de Gérald Brisson, d'Adrien et de Daniel Sansaricq, de Roger Méhu, de Bernard Milord Pierre-Louis, de Jean-Pierre, des paysans de Casale, etc., etc. Non, ils n'y parviendront pas, car les derniers mots de Jean Dominique dénonçant l'ingérence de Washington et la complicité de ses sbires résonneront longtemps encore aux oreilles du peuple haïtien: Le coup d'État électoral ne passera pas et ses succédanés non plus!
Et le pouvoir Lavalas continuera-t-il impassible à regarder décimer les rangs de ses sympathisants, en ne versant que des larmes, à chaque fois, sans oser relever la tête pour, en toute transparence, dénoncer le complot qui continue à se tramer contre Haïti, contre le peuple haïtien.