8 Mars 2000:Haïti Progrès
8 au 14 Mars 2000
Date symbole et témoinIl y a une zone de non-être, une région stérile, aride, une vallée absolument dépouillée d'où une naissance véritable peut prendre son essor. Frantz Fanon (Les Damnés de la terre)
Sur fond de crises politiques interminables, année après année, nous revient le 8 mars, cette journée consacrée à la question des femmes. De manière inéluctable, nous reviennent également les discours, les énoncés des différents acteurs politiques, des différentes actrices de l'heure, discours où ils et elles se contentent de recenser souvent mécaniquement, pour la circonstance, quelques unes des manifestations de l'oppression dont sont victimes les femmes. Ces porte-parole, hommes ou femmes, prennent alors bien soin de présenter ces oppressions de façon isolée, évitent soigneusement de faire le lien entre elles, tout comme ils omettent de mentionner le contexte qui permet que perdurent ces oppressions, ni des moyens à mettre en oeuvre pour y mettre fin, comme s'il ne s'agissait que de catastrophes naturelles qu'on ne peut que se contenter que de déplorer.
Il serait certes tout aussi redondant d'étaler une fois de plus dans ces lignes les maux sans nombre qui accablent notre pays et sa population, les femmes y compris. Cependant, s'il est vrai que dans la lutte seule réside l'espoir, et si, tel que le dit Fanon, il existe une zone de non-être, une région stérile, aride, une vallée absolument dépouillée d'où une naissance véritable peut prendre son essor, les femmes haïtiennes devront se résoudre à utiliser le contexte créé par ces crises structurelles qui minent le pays, et cette zone de non-être dans laquelle la majorité d'entre elles se retrouvent, pour donner l'essor à un véritable mouvement de femmes, un mouvement vigoureux, un mouvement fait de combativité et de solidarité, un mouvement capable de se présenter comme un incontournable interlocuteur, comme catalyseur et agent pour servir la cause des femmes qui en ont le plus besoin.
Si l'on se fie à la définition même de ce qu'est un mouvement, pris dans ce sens, il est difficile de se référer à un véritable mouvement des femmes, en Haïti, puisqu'on ne peut parler ni d'évolution, ni de progrès, voire de changements. De 1986 à nos jours, nous avons assisté à ce qu'on pourrait qualifier d'un travestissement de la lutte des femmes, alors qu'une kyrielle d'organisations non gouvernementales (ONG) se sont auto-proclamées groupes de femmes. On se rend compte aujourd'hui que ces groupuscules qui depuis lors tiennent lieu de mouvement de femmes n'ont jamais été plus faibles, ni plus isolés les uns des autres, et, démunis, idéologiquement.
Ces ONG, ont à leur tête, de ces réformatrices, technocrates doublées d'apprenties-féministes qui se contentent de sillonner les grandes capitales, se promenant de conférences internationales en séminaires, en arborant une auréole de femmes progressistes, sans vraiment se préoccuper de formuler des propositions concrètes pour les actions à mener en vue de l'édification d'un véritable mouvement des femmes. Lorsqu'elles ont l'occasion de prendre la parole, elles se contentent des discours vides, des salades insipides sans liens véritables avec les besoins et les nécessités quotidiennes et immédiates des masses féminines. Ce modèle féministe, hélas, est monnaie courante dans nombre de pays. Cependant, si pour certains pays du Sud, on peut dire que cette nouvelle vague de technocrates féminines, a contribué, à l'institutionnalisation et à la récupération totale par les pays donateurs, des mouvements féministes, en Haïti, elles ont tout simplement tué dans l'oeuf le mouvement féministe naissant du milieu des années 80.
En effet, ces ONG féministes dépendent, pour leur subsistance, des mêmes bailleurs de fonds qui exigent des gouvernements le démembrement des politiques et des acquis sociaux qui appauvrissent de plus en plus les femmes. Comment, dans ces conditions, pourraient-elles jouir de la liberté d'action et du renoncement indispensables pour mener à bien leur travail? Comment parviendraient-elles à interroger, agiter, chambarder, questionner, déranger l'ordre établi avec l'aide de ces mêmes bailleurs de fonds? Le contrôle du Nord sur notre pays n'est plus qu'un secret de polichinelle. Haïti est un véritable lupanar, un immense bordel dans lequel hommes et femmes se font baiser allègrement pour les dollars verts venus du Nord.
L'attitude de ces militantes, car elles tiennent bien à leur titre, rappelle en tout point celle de tous ces technocrates masculins, théoriciens, professeurs et autres accourus de partout, avec en poche un contrat à titre d'expert ou de consultant, signé de cette encre verte magique, celle-là même qui signe également les dollars verts. Tous payés par l'USAID! Aubaine à ne pas refuser. Qu'on s'étonne alors que notre pays ne parvienne pas à sortir du bourbier dans lequel nous l'enfonçons volontairement hommes et femmes de la petite bourgeoisie. Il s'agit d'une dépendance individuelle et collective qui prend chaque jour plus d'ampleur, nourrit des rivalités féroces au sein des groupes et entre les individus, et accentue la division.
Les gouvernements et agences du Nord qui sont passés maîtres dans l'art de la manipulation attisent de plus en plus ces rivalités, les entretiennent, les provoquent, les aiguisent selon le moment. Ils ont réussi de cette manière à corrompre tous les partis politiques, à infiltrer les communautés de base, et presque toutes les associations, pour ainsi, tuer la subversion indispensable au processus de changement. Ces ONG féministes n'ont pas échappé à cette corruption et aux manipulations de qui les nourrit. D'où leur incapacité à proposer, voire à travailler activement pour parvenir à des solutions permettant de mettre sur pied un véritable projet révolutionnaire pour les femmes.
Là aussi, on se contentera trop souvent d'évoquer cette crise interminable que traverse le pays et que personne ne sait comment ou ne veut résoudre. Pendant ce temps, la masse des femmes du peuple, elle, n'a jamais été aussi livrée à elle-même, surtout depuis ce coup d'Etat de 1991, qui, après avoir mis en pièces tous ses espoirs, instaura du même coup les principes du banditisme, des assassinats, du viol, et de l'impunité érigés en système. Nous pouvons donc dire que les oppressions que connaissent les femmes, se sont considérablement accrues depuis 91.
En cette année 2000 où les femmes du monde entier en appellent à une grande marche mondiale pour réclamer un nouvel ordre qui tienne compte de leurs besoins véritables, le moment n'est-il pas venu, pour celles qui, depuis toutes ces années se présentent comme l'avant-garde du mouvement, de se mettre à la tâche pour construire réellement ce mouvement? D'essayer finalement de faire la différence d'avec leurs congénères masculins? De comprendre que dans cette société de classe caractérisée et gérée par des rapports sociaux oppressifs, elles ne s'en sortiront jamais même individuellement si elles acceptent de rejeter comme c'est le cas actuellement, toutes les perspectives qui rendent possible l'édification d'une société plus humaine pour l'ensemble des femmes.
De processus électoral en processus électoral, quelques femmes se présentent, sans faire le moindre effort de réflexion et d'analyse sur les conditions qui génèrent et entretiennent la misère et l'oppression des femmes. Il est plus qu'urgent de faire la place aux femmes dans les partis politiques et dans toutes les structures de l'État. Il est évident, cependant, qu'une ou deux candidates qui se présentent sans même oser tenter de faire de la politique autrement, sans oser formuler au cours de leur campagne des exigences propres aux femmes, sans essayer de ramener le débat politique aux problèmes concrets et quotidiens qui sont le lot des masses appauvries et des femmes du pays, ne sauront jamais faire pencher la balance.
Les femmes haïtiennes qui tiennent à être à l'avant-garde doivent prendre conscience qu'elles ne peuvent se permettre le luxe de jouer uniquement aux divas; encore moins de reproduire les schémas de leurs congénères masculins. Elles doivent être différentes. Cette différence réside avant toutes choses dans leur capacité à travailler à la construction d'un mouvement féministe révolutionnaire. Cette différence consiste à les voir arriver sur la scène avec des propositions concrètes pour les travailleuses domestiques et les ouvrières, enfermées dans le cercle infernal de la pauvreté et du harcèlement sexuel. Elles doivent penser aux femmes handicapées, laissées à elles-mêmes, aux femmes à qui on ne laisse d'autre avenue que celle de la prostitution dès leur plus jeune âge, en un mot, aux femmes les plus marginalisées et méprisées qui n'ont que faire des discours sur la chute ou la disparition des modèles de société ou sur le réalisme en politique. Elles doivent créer de nouvelles formes de lutte, inventer le chemin vers la subversion... Elles doivent absolument trouver le chemin qui mène à ces femmes laissées à elles-mêmes, celles dont les voix nous sont portées par Marie Marcelle B. Racine, dans un livre étonnant d'authenticité, témoignage bouleversant sur l'indescriptible misère dans laquelle vit la masse des femmes, mais témoignage également de l'immense espérance qu'elles portent en elles. Dans Like the Dew that Waters the Grass - Words from Haitian Women (Comme la rosée qui nourrit l'herbe - Paroles de femmes haïtiennes. Voir la section Pratiques culturelles), Marie B. Racine a recueilli entre 1991 et 1998 les cris et les blessures, les sentiments, les demandes à peine formulées ou hurlées...dont nous traduisons quelques passages qui sauront mieux illustrer cette situation que tous nos mots:
Tida: Haïti n'a rien à offrir aux femmes... Il y a des jours où, lorsque je me réveille, je ne vois ni en avant, ni en arrière de moi. Je ne sais pas quoi faire. Je suis entourée de voisines qui vivent la même situation. Elles ont des enfants, pas de maris... les hommes partent, et leur laissent les enfants ... (p. 28)
Janet: Est-ce que tu entends ce que je te dis? Il y a de cela deux mois, deux petites filles ont été violées. L'une était âgée de dix ans, l'autre de six. Celle de six ans est morte par la suite. Est-ce que tu entends ce que je te dis? une fille de six ans est morte après avoir été violée! Et, lorsque le représentant de l'Ambassade américaine prétend qu'il n'y a ni répression, ni viols en Haiti - je dois croire qu'il fait le travail pour lequel il a été envoyé ici. Nous les femmes, qui vivons dans ces conditions, nous savons qu'il ne s'agit pas de mensonges. Nous savons que ces viols font partie de la répression politique... ( p. 29)
Gèda: Nous ne savons plus vers qui nous tourner. La vie des femmes est devenue plus difficile parce que le chômage sévit partout au pays...Les hommes non plus n'ont pas de travail, mais ce sont les femmes qui ont la charge d'envoyer les enfants à l'école, de mettre la nourriture sur la table et de payer le loyer. C'est la femme qui travaille tel un animal au marché. Ce sont elles qui se retrouvent dans les usines où les patrons exigent d'elles des faveurs spéciales...Les femmes ne savent plus vers qui se tourner... (p. 22)
Les mains de Dieu...
Je ne suis avec personne maintenant, je suis complètement dans les mains de Dieu (p. 87). Ce sont les mots d'Elida, connue sous le nom de Ti Choun, une femme vieillie avant le temps, qui ne sait de son âge que ce que son vieux corps malade lui dit. La misère et les soins qu'elle doit prodiguer à deux personnes handicapées demeurent son seul horizon. Elida ne travaille pas, son frère Nicola est un aveugle qui mendie devant l'église Saint-Pierre et sa soeur, Kristina est une handicapée.
Quels que soient l'angle et la manière dont on aborde la question, on sait que notre histoire ne peut s'écrire en dehors du champ de la lutte des classes. On comprend dès lors que seul un chambardement social majeur parviendra à briser le cercle des multiples oppressions que vivent les femmes haïtiennes. Quoi que l'on dise également des révolutions inachevées ou avortées, seules les révolutions permettent de poser les premières pierres pour la construction de l'édifice d'une société où l'on peut réellement penser à en finir avec les oppressions. Seule une révolution avait permis qu'en URSS les femmes parviennent à des avancées phénoménales dans les domaines des droits et des avantages sociaux; seule la révolution de 1917 leur avait permis d'accéder à l'autodétermination dans les domaines social, politique et économique. Elle seule leur garantissait l'entrée sur le marché du travail avec tous les avantages tels que les congés de maternité. Faut-il rappeler ce qui se passe aujourd'hui dans cette ex-Urss, tandis que la corruption ronge le système et qu'un groupe se remplit les poches? Eh bien, les femmes sont à nouveau jetées sur les trottoirs, on voit de très pauvres et très vieilles mendiant leur pain quotidien, les garderies disparaissent, les crèches ferment...
En mettant de côté leur égoïsme et leurs propres intérêts de classe, leur manière anarchique de travailler, leur cannibalisme, et l'intolérance dont elles font preuve les unes envers les autres, ces femmes, qui, en Haïti, se présentent comme les têtes de file du "mouvement des femmes" savent qu'elles devraient pouvoir travailler ensemble, s'organiser. Sinon, elles contribuent à retarder, sinon à noyer la lutte non seulement des femmes, mais de tout un peuple. Il est temps que cesse l'irresponsabilité et le manque de maturité au sein des groupuscules. L'utopie est encore possible, clament les Mères de la Place de Mai dans le préambule à la Charte de cette Université Populaire qu'elles ont mises sur pied à Buenos Aires, en Argentine: "Parce que l'utopie n'a pas de lieu physique", proclament-elles, "et que la révolution continue d'être un rêve nécessaire, nous, Mères de la Place de Mai, nous avons décidé de créer un autre espace de lutte et de résistance. La construction d'une nouvelle société requiert des hommes et des femmes ayant une formation politique et éthique, sensibles et imaginatifs, capables d'utiliser la science et aussi l'art. Nous devons créer l'homme nouveau, qui saurait articuler la théorie et la pratique révolutionnaires...Nous appelons à un engagement par la parole et par l'action, destiné à changer le modèle social hégémonique. Une aventure culturelle qui requiert "tête claire, coeur solidaire et poigne combative"".
"Nous nous opposons au modèle éducatif qui essaie de transmettre de manière verticale des connaissances qui légitiment l'oppression... L'Université Populaire des Mères de la Place de Mai enfantera des filles et des fils nouveaux afin de lutter chaque jour pour la dignité. Nous, Mères de la Place de Mai, nous voulons laisser pour seul héritage l'engagement politique, la cohérence idéologique, la formation intellectuelle et la passion pour la lutte que nous avons héritée de 30 000 filles et fils". Elles parlent bien entendu de leurs enfants disparus, qui les conduisent, depuis deux décennies, tous les jeudis, sans exception, par bon ou par mauvais temps, sur la Place de Mai où elles réclament justice et rappellent à ceux qui les voient, agrippées à leurs pancartes, les paroles du poète René Char: "Celui qui est venu au monde pour ne rien transformer ne mérite ni considération, ni respect"...
Marie-Célie Agnant