Haïti Progrès
29  Fevrier  au  7 Mars  2000
1991-2000:
Un coup d'État en progression

Toutes ces palabres autour de la question des élections nous rappellent qu'Haïti, depuis 1991, vit des suites et dans un coup d'État en progression. Cela nous fait penser également que ce pays détruit par Duvalier se trouve complètement paralysé depuis tant et tant d'années par une seule, une sempiternelle affaire d'élections. Le peuple est sans cesse assailli, on le rend sourd, on l'assomme, on veut l'abrutir complètement avec cette même rengaine du soir au matin, depuis tant d'années: élections, élections. Les années vont, les années viennent: élections, élections, comme s'il fallait lui rentrer à toute force dans l'idée que les élections constituent pour lui, la seule porte de sortie; alors que ceux-là mêmes qui agitent sans répit cette cloche des élections sont les mêmes qui font tout ce qui est en leur pouvoir pour foutre la pagaille dans ces mêmes élections.

Avant celles-ci, on met le pays sous tension. Lorsque finalement on en arrive en principe à ces élections, on crée une surchauffe. Le peuple se retrouve ainsi assis sur une plaque chaude, à faire le guet, à veiller dans l'incertitude sur ce qu'on lui réserve. Pendant ce temps, le pays s'enfonce dans l'insécurité. La misère, les maladies, la faim continuent à régner en maîtres. Tout cela, pour permettre de parvenir à ce plan de mort que les décideurs préparent depuis si longtemps pour le peule haïtien. Ce plan de mort a connu des râtés en 1991. Il s'agit d'un plan qui réclame beaucoup de sang, énormément de cadavres. Tout ce sang qui a déjà coulé au pays ne suffit point, tout ce sang, celui de tous ces gens qui s'étaient levés, avaient fait entendre leurs voix pour exiger que l'on respecte pour une fois la volonté de ce peuple qui ne demandait qu'une seule chose: que ses enfants soient considérés comme des êtres humains à part entière. Tout le sang de tous ces militants des quartiers populaires qui ont perdu la vie, le sang de toutes ces femmes et de ces hommes vaillants, ceux qui sont restés infirmes, la vie brisée, les mains vides, ceux qui ont dû fuir le pays (ils étaient nombreux) pour aller chercher refuge, aller vivre l'enfer au pays des Américains, ceux qui n'ont pas pu se sauver, qui sont restés à mener une vie de chien, sans espoir, malgré tout... malgré tout... cela ne suffit pas. Ils doivent à tout prix appliquer leur plan de mort.

Ce plan en plusieurs volets: il faut affamer le peuple, détruire la jeunesse avec la drogue, le chômage et le désespoir, chasser de plus en plus les paysans, les expédier comme des parias vers la République dominicaine, vendre leur force en échange de l'humiliation quotidienne et de la mort dans les bateyes, transformer le pays en dépotoir pour les déchets toxiques et autres substances dangereuses en provenance des pays industrialisés. Ce plan de mort, porte bien son nom. La mort de toutes les manières, pour une population sans défense mais... Ce n'est pas tout, parce que cette mort à petit feu, ne saurait satisfaire l'appétit de mort des assassins.

Ce plan de mort comporte également une opération planifiée de nettoyage systématique, celle-là même qu'ils avaient débutée en 1991. Ils veulent anéantir le peuple, porter un coup fatal, car...le coup d'État n'est pas terminé. Les assassins s'apprêtaient, en 1991, à envoyer de vie à trépas plus de 50.000 personnes. Puisque le coup d'État n'est pas terminé, ce chiffre peut bien avoir augmenté. En effet, lorsque l'Impérialisme s'asseoit avec les bourgeois malpropres et indécrottables, les insectes et autres bestioles dégoûtantes ont à leurs yeux beaucoup plus de valeur que les pauvres de Cité Soleil et autres bas quartiers. Nous ne pouvons donc nous étonner de ces chiffres: 50.000 personnes? Une bagatelle pour ces messieurs! Dans les pays d'Afrique on a vu pire. En 1965, en Indonésie, ils ont tué prés d'un million. Pas plus tard qu'hier, au Timor Oriental, 200.000 personnes trouvaient la mort sans compter les autres massacres perpétrés au fur et à mesure. Le tiers de la population, décimé.

Avec ce plan de mort pour Haïti, ces messieurs veulent faire régner la «paix des cimetières». S'ils avaient prévu 50.000 en 1991, aujourd'hui, ce chiffre peut bien avoir doublé. Ensemble, la bourgeoisie et l'Impérialisme attendent le moment propice pour le mettre à exécution.

Cette sempiternelle rengaine à propos des élections nous ramène également à la mémoire, le fait que le coup d'État avait été préparé dans les cuisines de l'Ambassade américaine à Port- au-Prince, avec comme cuisinier en chef Alvin Adams. Cela nous remet en mémoire toutes ces mains, ces nombreuses mains qui ont trempé, agité, préparé le poison du coup d'État pour le servir au peuple. Cela fait encore très mal au ventre et aux tripes de savoir tous ces cuisiniers, gros et gras, quiets, paisibles, jouissant sans vergogne de leur statut d'assassin et de bouchers, comme s'ils n'avaient absolument rien à voir avec tout ce sang qui a coulé en 1991, comme s'ils n'avaient rien à se reprocher... Et l'on vomit jusqu'à en crever en pensant à tous ces soi-disant militants de carrière, ces militants de la vieille garde, ces militants qui se sont toujours fait passer pour de véritables militants et qui aujourd'hui, défendent du bec et des ongles les assassins du peuple.

Cette cloche qui, avec insistance, sonne pour appeler aux élections, nous fait penser également à un fameux plan, écrit, qui émanait aussi de la cuisine de cette même Ambassade américaine.

Il avait, semble-t-il, été divulgué par un employé haïtien de la dite ambassade qui devait mourir assassiné quelques jours après que ce document se mit à circuler dans le pays et parmi les groupes de la diaspora. Personne n'a jamais su si cet homme avait été assassiné par les mêmes cuisiniers...
 Ce plan, détaillé, expliquait point par point, comment concocter ce coup d'État, comment le servir au peuple et comment se débarrasser des cadavres par la suite. Y apparaissaient même des noms de cuisiniers et d'adjoints-cuisiniers tels que Jean- Claude Roy, Eddy Dupiton, Raoul Cédras, Jean-Jacques Honorat, etc. Est-ce qu'au nom de toutes ces victimes, ces cuisiniers, assassins, vendeurs de mort, ne finiront pas par payer pour leurs crimes? Ce pays aurait donc la mémoire tel un panier percé? Le sang de tous ces militants, hommes et femmes qui sont tombés, ne parvient pourtant pas à sécher. Le sang est là, frais, rouge, et il crie, et il hurle, il réclame justice, et personne n'entend ou n'écoute. Quel gouvernement, quel président, quel juge pensera enfin à demander que ces assassins paient pour tous ces cadavres qui continuent à hanter le pays à l'ombre de l'impunité?

1991-2000, le coup d'État se poursuit. Bouchers, cuisiniers, sont là, ils affûtent, aiguisent leurs couteaux à nouveau, pour poursuivre leur sale besogne.
 Marie-Célie Agnant

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